Les 6e4 et la énième dimension

Hier, 8h07.

J’avais donné à mes 6e4 un petit travail à faire à la maison, et leur demandai, tout en notant l’objectif de la séance au tableau, des nouvelles :

— Bon, vous avez fait le travail que je vous avais demandé ???

Les 6e4 opinèrent, puis abondèrent, me réjouirent par leur sérieux, enfin bref, tout allait pour le mieux. Quand soudain, un évènement extraordinaire se produisit, amorcé depuis le fond de la classe, sous la forme d’une phrase émise par Bourzig :

— Moi aussi m’sieur, je l’ai fait…

Je m’immobilisai.

Un silence glacé fixa la classe.

Nous n’en croyions pas nos oreilles : Bourzig avait fait ses devoirs.

En un instant, nous basculâmes dans le paranormal, projetés dans un monde parallèle d’une énième dimension, où Bourzig, en état d’apesanteur, loin des lois triviales de la glandouille d’usage, comme aspiré par une paille spatio-temporelle, semblait projeté dans une galaxie d’un type nouveau, la galaxie du travail à la maison, équivalent pour nous terriens du trou noir.

Un frisson parcouru mes lombaires et taquina mes dorsales, la sueur rissola sur mon front, je me retournai désemparé vers Bourzig. Ce dernier se balançait sur sa chaise, sûr de lui, visiblement pas mécontent de son petit effet, en l’occurrence, l’effet d’une bombe.

La stupéfaction se lisait sur les mines de mes 6e4, ils me fixèrent attendant ma réaction, elle ne vint pas. L’impact de l’annonce m’avait traumatisé. Toutefois, je parvins à dissimuler mon effroi et m’adressai à Bourzig comme suit :

— Et depuis quand tu fais tes devoirs toi ???

— Ben en fait, c’était juste comme ça, pour voir…

Ainsi Bourzig à l’auditoire atterré, révélait avoir visité crânement cet espace inconnu qu’était pour lui le travail.

Ah !!! Que ne pourrait-on dire sur ces jeunes téméraires, éclaireurs de l’humanité, qui osent pour nous, pleutres que nous sommes, sur cette jeunesse implantant les jalons d’une vie future, défrichant des contrées nouvelles, des espaces nouveaux, désignant au loin un avenir meilleur, d’un doigt gracieux délicatement souligné par un interminable poil à la main ??

— Pour voir ??? Et c’était comment ??? Accepterais-tu de nous faire part de tes premières impressions ????

— Ben au début, ça fait tout drôle…

— Mais encore ??? Raconte-nous, dis-nous l’indicible, révèle-nous les grands secrets…

— Ben j’étais chez moi, devant la télé, pis ma mère elle a dit « c’est soit tu fais tes devoirs, soit tu vas prendre ta douche », et j’ai dit « d’accord ».

Oh l’odieux chantage à la douche !!!!

(Pédagogiquement redoutable, le chantage à la douche est vivement conseillé dans les directives ministérielles. Il constitue une alternative viable au chantage à la vaisselle (« c’est soit tu fais tes devoirs, soit tu fais la vaisselle »), qu’il conviendra de manipuler avec soin, afin de parfaitement dissocier ces deux activités et ainsi éviter une simultanéité hautement préjudiciable).

Oh j’imagine sans peine le bonheur de maman Bourzig, brûlant dès le lendemain une cinquantaine de cierges en la cathédrale Saint Jean de notre diocèse, papa Bourzig essuyant une larme en voyant son rejeton sortir un semblant de classeur d’un reste de cartable où végétait une amorce de trousse, fleurons du patrimoine familial transmis inlassablement au sein de la fratrie.

— Mais dis-moi Bourzig, serais-tu disposé à renouveler l’expérience ???

Son visage s’assombrit, puis il baissa la tête, et lâcha contrit et penaud :

— Ben non en fait, j’ai menti, j’ai pas fait mes devoirs, c’était un poisson d’avril…

?!?!

Le coquin !!!!

Et on y a cru en plus !!!!

— Ah ben tu me rassures Bourzig, franchement, trop fort ton poisson d’avril.

— Je sais…

— Donc en fait tu n’as pas fait tes devoirs, donc je peux te coller un zéro ???

— Ben oui…

À la bonne heure !!

En une fraction de seconde, les 6e4 et moi-même retrouvions le monde du réel, chamboulés mais heureux, conscients d’avoir vécu une expérience exceptionnelle.

Évidemment cher lecteur que je n’ai pas mis un zéro à ce loser magnifique, d’autant qu’avec les 6e4 on s’est bien marrés. Nous avons repris nos activités, le mistral son entreprise de démontage systématique et minutieux des tuiles du pays, mais avec le souvenir gravé à jamais dans nos mémoires d’une expérience unique : une incursion dans la énième dimension.

Merci Bourzig.

Mais le choc fut rude.





41 réflexions au sujet de « Les 6e4 et la énième dimension »

  1. Ah il est fort ce bourzig !! J’ai l’impression de relir un TOM TOM et NANA de quand j’étais p’tite dis donc :)

  2. Moi aussi j’ai eu une surprise ces jours-ci: un élève qui n’a que des « non rendu  » dans leur p….. de logiciel , m’a rendu un devoir et fait sous mes yeux ( j’avais pas vu , c’était pas un truc prévisible ) ; donc je lui demande pourquoi ce devoir plutôt qu’un autre.Mais,là, pas de réponse, il ne savait pas . Y a de ces mystères….
    Au fait on y a cru ….

  3. Bon. Faut appeler la maman de Bourzig. L’encourager dans la voie du chantage à la douche parce que ça marcherait sans doute. D’autant qu’il existe d’innombrables variantes du chantage à la douche.
    — Fais ton lit.
    — Fais la vaisselle.
    — Passe l’aspirateur.
    — Nettoie les vitres.
    — Démêle les franges du tapis.
    — Repasse les chemises de papa.
    — Range les livres par ordre alphabétique.
    ….

  4. Y’a pas à dire : il sait entretenir sa réputation de glandeur ce Bourzig !!
    Pour un peu je me faisais avoir moi aussi, quelle imagination avec ce chantage à ma douche !
    Cordialement,

  5. Sacré petit gars

    Ah quel plaisir de repasser et de retrouver ce cher Bourzig !
    Quel farceur alors celui-là, tu es passé à deux doigts de la crise cardiaque dis donc Charly.

  6. Il est honnête ce jeune homme, au moins il assume! Et il prend même pas la peine de copier sur les autres avant la classe. Honnête j’vous dis!

  7. Moi,

    j’ai même pas lu l’article, je sais pas de quoi qu’ça cause, alors je commenterai rien d’intelligent, et les inepties sortiront de ma tête à l’écran si vite qu’avant de vous en rendre compte, vous les aurez déjà lues.
    Il n’empêche, j’ai pas lu l’article.

    QUI a dit « poisson d’avril, c’est bon, ça va »?!

    Décidément, vous êtes trop forts, c’est pas drôle.

  8. Le pire c’est qu’il ira loin avec son humour !!!
    Trop fort !!
    Euh, courage à toi, les ponts de Mai arrivent et les grandes vacances aussi !
    mais je suis sure qu’il va te manquer celui-là !

  9. loser !

    j’ai toujours plaisir à lire cette prose, bien écrite tant dans le style que l’orthographe.
    Néanmoins, petite correction d’une faute trop souvent commise :
    pour désigner un perdant en anglais et franglais, on parle de LOSER, du verbe « to lose », perdre.
    LOOSER ne signifie rien, mais tendrait à faire référence à quelque chose d’ample, ou de desserré.

    Il fallait que ce soit dit !

  10. mouais !!??…

    To loose : délier détacher et par extension:
    lâcher prise… larguer une amarre.
    On n’est pas si loin du sens de lâcher prise !!… à voir !!

  11. <

    Mais qu’est ce que mon bon vieux Bourzig va devenir à ce rythme là ??? un futur prof de techno ? :-)
    Je me suis bien amusée une fois de plus… vivement ton prochain post !!
    Au plaisir …

    PS : Mon super dessin dans le titre c’est censé être un poisson…

  12. Je découvre ton blog, je ne sais si cette histoire est vraie ou pure fiction.
    Si elle est réelle, en rire c’est bien, il est évident que ce gamin a une imagination débordante oui mais … que deviendra-t-il si déjà en 6ème il ne fait pas ses devoirs et ne se voit pas pénalisé ?
    Les punitions, les retenues n’existent donc t-elles plus ?
    Et sans compter les 10 minutes de cours perdues pour tous les autres élèves …
    Non, vraiment je ne comprends plus le fonctionnement de l’éducation nationnale et je ne regrette pas mon choix de desco pour mon dernier.
    Mais pas de mauvaise interprétation, ces reproches ne te sont pas adressé personnelement, c’est simplement le système en général que je ne suis plus, je sais bien que vous, les profs, faites ce que vous pouvez avec un minimum de moyens.

  13. à mamanfaitlecole
    parmi les nombreux procédés comiques, il y a l’exagération : et Charly manie l’humour avec un art extraordinaire.Il a la gentillesse de nous le faire partager. Par pitié ne prenez pas tout au pied de la lettre… tous les enseignants se reconnaissent un peu et reconnaissent les situations évoquées par Charly. Bien sûr, en fonction des cas tous punissent et morigènent l’élève trop paresseux et tous gèrent au mieux le temps scolaire.
    Pitié! Ne découragez pas et ne jugez pas trop vite notre Charly! Et si vous faites l’école à vos enfants, n’oubliez pas de saupoudrer vos cours d’un zeste d’humour : les enfants adorent et le cours s’en trouve allégé et bien plus digeste. C’était le conseil d’une vielle pro. N’y voyez pas malice.

  14. A cookie,
    je ne décourage ni ne juge Charlie, je trouve tout simplement dommage que l’on puisse rire d’une telle situation.
    Bien évidemment, de la façon dont cela est raconté, c’est assez amusant mais je me demande simplement pourquoi on ne peut pas « gérer » un enfant de cet âge là.
    Mais comme vous le dites, il y a une grande part d’exagération dans ce récit et j’ose penser qu’il a fait son devoir, de préférence dans le bureau du directeur, pendant une heure d’étude ou autre.
    Mais encore une fois, je ne juge pas Charlie, que je ne connais pas mais le système tel qu’il est devenu.
    Tant qu’à l’école à la maison, nous faisons cela dans la bonne humeur, puisqu’il n’y a pas (pour le moment) de vrais cours mais simplement un apprentissage de la vie au quotident.
    Je vous invite à venir voir ce que nous faisons, si cela vous fait plaisir et à nous laisser un petit mot (si cela vous dit) afin que nous puissions échanger ailleurs que sur ce blog.
    Amicalement.
    Silvia.

  15. Yes he can !

    Haa !! La suite des tribulations de ce bon Bourzig !
    Me concernant, il me fait toujours autant rire (et il n’est pas le seul !) ! J’attends avec impatience les pérégrinations de mes autres héros ! A très bientôt Charlie !

  16. Aaahhh…

    On découvre Charly, on rigole de ces tribulations, on en jouit même, puis la rareté des posts finit par lasser le prof que je suis… Que j’en oublie de repasser parfois pendant quelques semaines… Quel dommage ! Mais on y revient toujours, à ce bon Charly. Indispensable pour le mental et plus fort que Lexomil et Temesta réunis…

  17. Et alors ??? ou es-tu ???

    Je n’irai pas par 4 chemins mais je trouve que le temps est long entre les textes et ça manque …
    Vivement le prochain. Tu nous manques !!!
    A très vite et en attendant bon WE du 1er MAI

  18. Allez hop !!

    minimux a raison, Charly ! on s’ennuie des 6è4, de tati, de cricri et de ta bonne humeur.
    Bon 1er mai !

  19. A tous les aficionados de Charly
    Quand l’attente me pèse, je retourne lire de « vieux » articles ou encore mieux je fais avec des amis ou collègues la lecture d’un article : c’est toujours efficace, et le rire étant communicatif on rit deux fois plus.
    Ceci dit, c’est vrai, vous nous manquez Charly …mais en même temps vous ne nous devez rien…

  20. Merci

    Toujours sympa ce blog sur lequel je me balade de temps à autre. Personnages attachants et style inimitable qui me scotche à l’écran par un splendide pont de mai. Je jette un « regard furtif » à celui qui m’attend… 1m75 de haut… Bourzig, tu ne veux pas corriger mon paquet de copies en retard ???

  21. Bon bah voilà, je decouvre ce blog, j’ai passé un bon moment à lire plein de z’histoires qu’on sait que c’est pour du vrai (c’est sûr), limite je commençais à tomber amoureuse (m’en faut peu en même temps) et à me dire que j’allais revenir très souvent pour me délecter des aventures des 6è4 et là… c’est le drame ! Je me rends compte que le dernier article date du mois dernier !!!!
    Et après on dit que la réputation de feignants des profs est usurpée ! Uffff

  22. Directives ministérielles ?

    Attention, je ne suis pas sûr que le chantage à la douche soit vivement conseillé dans les directives ministérielles, comme tu le prétends, Charly.
    De manière générale, ce qui est conseillé, c’est l’autonomie de l’élève, son libre épanouissement, la pédagogie de la découverte et la culture du poil dans la main. Cela donne beaucoup de Bourzig, mais, au moins, ils sont épanouis.
    Et cela permet de nous fendre la gueule, c’est toujours ça de pris. Bravo !

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