Les 6e4 et le shoot assassin

Il faut bien en convenir, nous vivons des temps difficiles en 6e4.

Les performances de l’Olympique de Marseille, au détriment de Lyon, créent des tensions entre élèves assez pénibles. Moqueries, taquinades et autres mufleries altèrent gravement la sérénité des échanges entre les trois mousquetaires et les nantis. Je m’impose comme il se doit, face à de tels enjeux, une stricte neutralité, me bornant à limiter (ou me limitant à borner, j’ai hésité, pas évident, pis bof) les débordements, afin que la tension ambiante ne dégénère en troisième guerre mondiale.

C’est ainsi que Bourzig, pendant la récréation, venant d’être informé par Morgnole que l’équipe de l’OM était une équipe de « pédés », ce que d’ailleurs j’ignorais, se précipita sur son sac, visiblement très affecté par la nouvelle — trop émotif mon Bourzig — en extirpa un ballon de foot, et l’expédia allegretto con brio par un shoot assassin en direction de Morgnole, visant explicitement, bien qu’il s’en défendît plus tard, le nez.

C’est à ce moment précis que j’intervins.

Assez indirectement dois-je dire.

En effet, ce jour-là, je traversai la cour, véritable bonheur ambulant, le sourire aux lèvres, écharpe négligemment jetée en travers des épaules, avec ce port de tête singulier qui achève de sculpter ce corps filiforme et incisif qui fend la bise tel un TGV que l’on aurait adapté à nos contrées rurales (un TER quoi), irradiant tel un comprimé effervescent géant qui clapoterait lascivement dans le gobelet de la vie.

Je me trouvais donc pas un hasard assez extraordinaire, très précisément sur la trajectoire du lancer. J’en veux pour preuve, que le missile issu de la base de lancement Bourzig, à la suite d’une trajectoire que je qualifierai de tendue, loin des zidanesques et gracieuses volutes, vint percuter ma si précieuse boite, mon précieux occiput. Bref, comme l’on dit en langage populaire, et tu me pardonneras cher lecteur, je me mangeai le ballon en pleine poire.

Il est des rencontres dans la vie qui marquent à jamais, celle-ci ne faillit pas à la règle.

Les 6e4 qui s’étaient approchés, sans doute attirés par mon aura soudaine, furent visiblement horrifiés par la violence du jet, et se livrèrent par un effet de décompression sans doute, afin d’éviter le traumatisme, à une poilade généralisée et particulièrement sonore — ah que j’aime les voir heureux !! — mais où je crus percevoir un vague et diffus foutage de gueule — il s’agit bien sûr d’une simple hypothèse — mais que je supposai à la marge gêné.

Saloperie de gamins et de ballon à la con.

Mais reprenons à son début la scène de l’impact.

(Les faits rapportés ici sont issus du rapport d’incident rédigé d’après les nombreux témoignages des 6e4)

Ainsi donc, le ballon percuta le lobe de mon oreille droite, faisant légèrement pivoter ma tête de 90°, tandis que ma bouche s’ouvrit sous l’impact, laissant échapper une forme dévoyée de notre langue commune, où il était question d’apostropher vivement, peut-être à la limite de la diffamation, l’auteur du lancer.

Après cette légère bascule de la tête, le ballon percuta ma pommette, puis glissa sur ma joue en un ralenti saisissant, l’écrasant mollement, mais très profondément, laquelle joue vint se coller avec une grâce infinie sur mon nez, comme pour en faire un moule, nez qui par solidarité sans doute, accompagna comme à l’unisson le mouvement, et se tordit délicatement plein ouest, tandis que par un mimétisme stupéfiant, suivirent dans son élan, l’essentiel de la mâchoire, ainsi qu’une partie non négligeable de l’œil. Puis, au contact du nez, le ballon subit comme un effet de lift, qui le vit rebondir et faire demi-tour pour venir percuter, approximativement à la vitesse de la lumière, mon arcade sourcilière droite, laissant mon sourcil sans dessus dessous. Puis, le ballon tomba à mes pieds, lesquels, sous le coup de l’émotion sans doute, et l’effet de surprise bien sûr, effectuèrent une inversion gauche-droite très rapide, mais non dénuée de grâce, qui me vit m’affaisser en une fraction de seconde, de façon assez désordonnée dois-je dire, car ayant perdu toute coordination des membres inférieurs, tandis que j’émis pour conclure, une sorte de râle, qu’il m’est difficile de reproduire ici, car assez brouillon, mais où semble-t-il, et bien que pris au dépourvu, j’exprimai une certaine lassitude, voire une indifférence crasse pour les choses de ce monde.

J’ai entre autres qualités celle du sang froid, éviter les réactions intempestives, tel est mon credo, tu comprendras donc cher lecteur mon choix de m’affaisser en un seul mouvement, plutôt homogène d’ailleurs, et dans un silence de plomb, autre qualité dont je m’enorgueillis : une indécrottable discrétion.

La poilade se généralisa à l’ensemble de la cour, je le sus bien plus tard en lisant le rapport d’incident, étant à ce moment précis tout à mon évanouissement, car « une seule chose à la fois », telle est ma devise. Ceci me contraria quelque peu, mais je surmontai crânement l’épreuve, et les fusillai du regard, grâce à l’aide précieuse de mon seul œil valide, que je remercie ici.

— Hé m’sieur !!! C’est pas vous que j’visais !!!! J’vous jure !!!!

Il n’est jamais bon de jurer mon enfant. Mais ses paroles me réconfortèrent, j’en sais gré à Bourzig, l’inverse m’aurait je dois dire quelque peu irrité, mais là, tout allait bien, et je le remerciai d’avoir choisi d’estropier Morgnole plutôt que moi. Peut-être pas assez vivement, je le regrette encore, me contentant de prendre acte du sien manqué, avec cette bienveillance quelque peu bourrue qui m’est coutumière :

— NON MAIS TU PEUX PAS FAIRE GAFFE MERDE !?!?!?!?!

— J’vous avais pas vu m’sieur !! C’est vrai en plus…

Pas vu ?? Non mais je rêve !!!

En faut-il de l’aveuglement pour n’avoir pas remarqué qu’un comprimé effervescent géant déambulait dans la cour.

Mais toutefois, Bourzig admit la légitimité de ma remarque, remarque que j’avais pris soin de dissimuler astucieusement dans un questionnement anodin, afin de ne pas le choquer — ah !! Pédagogie quand tu nous tiens !!! Il reconnut son tort avec cran, je le trouvai sur ce coup-là plutôt bon joueur, si j’ose dire. Aussi, je profitai de l’opportunité pour deviser l’air de rien, et c’est plutôt habilement que je le préparai psychologiquement au deuil qu’il devait envisager suite à son shoot assassin :

— ET TU VAS ME FILER CE BALLON ET J’PEUX TE DIRE T’ES PAS PRÈS DE LE REVOIR TON BALLON !!!!! ET ÇA J’PEUX TE LE DIRE !!!!

Je le dis donc.

Mais conscient d’avoir terrorisé l’auditoire par le ton plutôt exalté de mon chapitre — j’en fais trop parfois je le concède — et cette menace de confiscation, je m’adressai aux 6e4 et tentai de les rassurer :

— ET ÇA VOUS FAIT RIRE ????

Du coup, beaucoup moins d’ailleurs. Et les 6e4 s’éparpillèrent comme par enchantement dans la cour environnante, par respect évident pour ma souffrance affleurante, et je rejoins ma salle claudiquant, le ballon sous le bras, le visage grossièrement tuméfié, me dirigeant grâce à l’aide précieuse de mon seul œil valide, tel Quasimodo rejoignant Esméralda.

Oh j’aurais pu m’offusquer de leurs façons moqueuses, mais il n’est pas dans mon style de me vexer pour si peu. À leur place j’en aurais fait tout autant, et tout ceci était ma foi plutôt bon enfant. Je leur accordai bien volontiers de rire de moi à leur guise, et me contentai, tout en souriant, de préparer à leur intention, un bon petit contrôle surprise.





27 réflexions au sujet de « Les 6e4 et le shoot assassin »

  1. basse vengeance !

    … mais rien de tel qu’un bon contrôle surprise pour soigner les blessures d’ego des comprimés effervescents ! et le nez n’a même pas manifesté sa désapprobation en arrosant ledit comprimé pour lui imprimer une couleur plus éclatante ?

    J’aime toujours autant cette prose, je suis hilare devant mon ordi !

  2. Dimanche matin, soleil dans le jardin et devant l’écran.
    Tellement éblouissant que j’en pleure.
    De rire.

    Un véritable cours magistral de slow motion.

    Bravo.

    Un peu d’arnica et il n’y paraîtra plus à la fin du 3ème trimestre.

  3. Ah ouais, pas mal le coup du contrôle surprise comme douche froide !

    C’est tellement bien raconté que je me serais crue dans un épisode de l’Illiade !

  4. Excellent ! Et … tu t’es fait soigner par la gentille infirmière du collège je suis sûre … ;-)

    Tu vas aussi nous raconter ça hein … mais pas dans un mois ! Please !

  5. Crânement

    Surmonter crânement cette épreuve, ça va être indispensable… sinon, tu pourrais en prendre plein la tête… sauf si c’est déjà fait…

    Me voici vengée de mon maquillage ruiné par cette crise de larmes par toi, oh brillant Quasimodo, provoquée ! Merci, merci de cette poilade saignante !

  6. moi j’te l’dis

    Le contrôle surprise c’est vraiment un coup bas!
    D’abord t’es pas fou de traverser la cour pendant la récré!
    Sinon ton esprit de répartie sous semi coma c’est la grande classe!

  7. Un ballon de foot en cuir en pleine face, j’ai jamais expérimenté mais, j’en conviens, ça doit pas mal ébranler la lucidité… mais de là à claudiquer !!! tu crois pas que t’en rajoutes un peu non ?

  8. Trop fort…

    Et même une rime pour clore ce nouveau chapitre formidable de la vie effervescente de notre Charly national. Allez, plus que 8 semaines à tenir…

  9. « tel un comprimé effervescent géant qui clapoterait lascivement dans le gobelet de la vie » !
    Image sublime !!!! (ou subliminale ?)
    Je vais revoir ma pharmacopée illico ! Et jamais plus je ne regarderai mon pharmacien du même œil, c’est promis !

  10. WAHOO !!!!

    Trop drôle !! Mais tu ne dois pas avoir bien mal Mr le comprimé effervescent … LOL !!!
    Comme quoi les cours de récré c’est quand même dangereux. N’hésites pas à longer les murs la prochaine fois.
    Chez nous les ballons sont en mousse pour les momes. Tu aurai eu beaucoup moins mal mais on se serai beaucoup moins marré !!….

  11. Merci

    Merci Véro de m’avoir fait connaitre le site
    Merci Charly de me faire mourir de rire derrière mon écran depuis hier,
    pasque franchement j’en ai besoin et puis…
    Et puis même quand on en a pas besoin ça fait toujours du bien.

  12. m en fin personne t’a dit que c’etait dangereux la cour de récré?
    ( je me suis regalée au point d’avoir imprimé pour PP de miss numero2)

  13. Tu n’es pas allé à l’hôpital ? Il y a de la gisquette aux Urgences, pourtant !

    Allez, courage… et fais-le bien dur, ce contrôle surprise…
    *rire démoniaque en fond sonore*

  14. J’adore l’image du comprimé effervescent…
    Excellent, comme d’habitude, j’adore ta poésie (t’as raté ta vocation, prof de techno, mais pourquoi au fait ???)

  15. Et hop, une fan de plus !

    Mais pourquoi j’en ai pas eu des profs comme ça, moi ?
    Merci à Coline de m’avoir fait découvrir cette prose. Je suis devenue fan dès la première lecture.

    Bon courage à vous, Charly ;)

  16. Ho, hisse…

    Je suis quand même très déçu par cet article, qui avait pourtant bien commencé : nous ne saurons finalement rien des orientations sexuelles des joueurs de l’OM.

  17. J’imagine Bourzig pendant le vol du ballon, oscillant entre la gloire certaine des élèves mais la probable lapidation de la part du professeur si le ballon finit sa trajectoire quelques centimètres plus bas. Déjà que le ballon se dirige vers le professeur comme un radar … je me demande qu’elles ont été les pensées de ce pauvre Bourzig!

  18. Plus dur qu’un ballon..

    Tu veux que je te dise, 1 mois d’attente pour te lire, c’est plus dur qu’un ballon dans la g….Allez, reprends-toi Charly, « une gonzesse de perdue, c’est 10 copains qui rviennent »…..

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