Mon épopée

La traversée de cour est une expérience unique et risquée, car il s’agit là d’une véritable opération d’infiltration au cœur même des lignes ennemies. Se retrouver au milieu de 600 gamins livrés à eux-mêmes est un sacré défi, car la cour aux heures de pointe peut s’avérer être un véritable champ de mines.

Beaucoup de profs sont extrêmement réticents au franchissement et nombre d’entre-eux se satisferaient volontiers de quelques lianes judicieusement réparties qui permettraient de passer de bâtiment en bâtiment en survolant sans risque cette canopée adolescente, ou quelques câbles tendus et une bonne perche afin de funambuler au dessus de la fosse.
Car le prof en cet endroit n’est plus protégé par son tableau et ne peut plus se cacher derrière sa craie.
Et il est comme nu. Et un prof nu, c’est pas toujours beau à voir. Ainsi, si le prof est téméraire en cours, en cour il est beaucoup plus timoré.
Alors bien sûr, vous pouvez éviter de passer à découvert, et emprunter les couloirs, passer derrière les bâtiments, j’ai un collègue de techno qui fait ça, ou alors longer les murs, en baissant bien la tête, ça devrait le faire, ou alors, en dernier recours, tenter les égouts.
Car tous les moyens sont bons pour éviter la cour.

Mais moi j’aime bien.

Bon, le plus grand danger lors de la traversée, c’est de prendre un 6e en pleine poire. Pasque le 6e se déplace très rapidement et regarde rarement devant lui, car le 6e sent intuitivement que la route est dégagée, et sait bien au fond de lui, que le danger vient souvent de l’arrière.

À tort en fait.
Et comme à cet âge, le freinage est encore approximatif, empirique donc, vous subissez un méga tampon ventral et le 6e amorcera un mouvement de recul car quelle surprise de trouver un prof dans un tel endroit, et vous lisez dans son regard un truc du genre « mais qu’est-ce que tu fous là toi ??? », oui, un élève peut vous tutoyer du regard et devenir un tantinet familier, mais il saura faire diversion comme ceci :
— Bonjour m’sieur !! scusez-moi… heu… z’avais pas vu…

Je te salue Ô toi, Poney Fougueux et Intrépide, que je scalperais volontiers à la petite cuiller pour avoir osé comprimer le grand côlon de Cheval Fourbu, qui à l’occasion te mettrait bien un bon coup de sabot où j’pense, c’est vrai quoi merde.

Mais où court donc le 6e ???
Ah !!! Vaste question !!!
Il s’agit en fait de vastes migrations déclenchées par une atroce sonnerie, vers 9h50, des wc aux casiers en passant par les cartables, le rythme est soutenu et le stress considérable car si t’as pas ton livre, t’as la p’tite croix de la mort sur le cahier, et t’es mal quoi.
Lors de l’expédition, il conviendra donc de conserver les mains hors poches afin de raffûter le 6e migrateur, de l’esquiver par de petits sautillements latéraux, et ainsi pour finir, de contourner la majestueuse transhumance du 6e en récré.

Autant le 6e est extrêmement mobile, autant le 3e est stable, relativement statique et il vous interpellera à distance comme ceci :
— Hé !! M’sieur !! HOOOO !!! HÉÉÉÉÉ !!!! M’SIEUUUUUUR !!!!BONNE ANNÉÉÉÉÉÉÉE !!!!

Au début vous croyez à une engueulade, le ton étant plutôt menaçant, alors vous baissez la tête, et vous hésitez entre : vous agenouiller en implorant et tendre votre portefeuille, ou prendre un 6e en otage afin de quitter l’établissement en toute sécurité. Mais comprenant la bienveillance derrière la virilité du ton, vous esquissez un sourire, faites un signe discret de la main, le tout étant assorti d’un classieux clin d’œil, votre marque de fabrique, votre autographe, votre sceau, quelle classe quand même.

Tiens, des 4e.
— M’sieur !! Y’a contrôle aujourd’hui ?!?
— Ben oui, bonjour jeune homme…
— Heu… oui bonjour… mais m’sieur, on peut pas décaler ?? Pasqu’on a plein de contrôles cette semaine ?!?

Oui, le 4e est soucieux du planning, et souhaiterait un échéancier plus respectueux des contraintes adolescentes, ceci afin d’éviter le surmenage inhérent aux cadences infernales et préserver une certaine équité, voire une forme de statu quo. Mais je ne peux m’empêcher, soupçonneux que je suis, d’y voir une certaine malignité, voire une odieuse perfidie et je synthétiserai ma réponse comme ceci :
— Non.

Le jeune 4e, envoyé en éclaireur, rejoint alors sa troupe pour faire part de la mauvaise nouvelle et vous n’osez même pas imaginer ce qui se dit sur vous, car on est bien au-delà de la diffamation, et le préjudice serait tel, que vous pourriez bien vous effondrer en sanglots, avili par un tel langage.

Après moult péripéties, assailli de « bonjour vous allez bien ?? », vous atteignez l’autre rive en parfaite santé. Puis, vous retournant pour mesurer le chemin parcouru, vous remarquez la petite prof d’arts plastiques s’apprêtant au franchissement. Et là, tandis que la joliette avance, jupettée de court, talonnée de hauts, la cour semble soudain comme ralentir, et la jouvencelle muer en lieu géométrique de toutes les attentions, comme si soudain un ange malicieux avait vaporisé dans l’air de la testostérone en spray, faisant balancer les regards au rythme de son popotin.

Bourzig et Trapugne qui traînaient dans le coin, sans doute à la recherche d’une inactivité quelconque, se trouvèrent comme figés par la vision. Je pris part au matage, en déclarant que ma foi, la vie était fort belle et la nature bien faite. Ils acquiescèrent en silence et nous restâmes un instant tous les trois, unis dans le recueillement, suivant avec attention la trajectoire du missile.
Je pris acte intérieurement, et avec fierté, de leur sérieux, car je ne les savais pas capables d’une telle attention, et je les en félicitais.

Voilà, ainsi s’achève mon épique épopée du jour, celle qui fait de moi le Christophe Colomb des cours de récré, le capitaine Nemo des abysses adolescentes, le Gagarine de l’intersidéralité juvénile, le presse-purée de… heu… non là je m’égare.

Tiens au fait, j’y pense, j’ai un truc à lui demander à la prof d’arts pla.





50 réflexions au sujet de « Mon épopée »

  1. han

    Une concurrente ou une vision fantasmée de moi cette collègue d’art pla?
    nan parce que tu sais le dévouement que j’ai envers les escarpins et les jupes…

    Un très bon billet, un de mes préférés surtout pour le presse-purée.

  2. Le glissement du plateau au self, entre deux affreux c’est pas mal non plus « Eh m’dame zêtes au régime ? Ouuuh faut faire gaffe avec la mousse au chocolat hein ! »

  3. Et les cinquièmes?!
    A mon époque, le 6ème ne se déplaçait jamais sans son airbag perso, le cartable géant d’où émergeaient 4 membres en mouvements perpétuels (les bras et les jambes, hein…). Ah, la belle époque…

  4. La prof d’Anglais, celle d’Arts Plastiques, et la gisquette randonneuse… Mais enfin, Charlie, quelle est cette crise de donjuanisme ?

    Tout ça pour dire que j’aime beaucoup :D.

  5. D’un autre coté, mon poulain, si c’est pour moissoner ton coup comme avec la gisquette des montagnes, tu ferais tout aussi bien de me filer ses coordonnées, à Miss ArtPlastiques…

    (Put*** ce que je pouvais détester cette matiere, au collège/Lycée !)

  6. Merci de me faire rire à chaque fois.

    J ai mis ton lien sur mon blog car tu fais partie de mon top ten et j avais trop envie de faire partager à mes visiteurs tes histoires rancobolesques et génialement écrites.

    A bientôt.

  7. Je m’insurge

    Ah non ! La petite cuiller, ce n’est pas fait pour scalper, mais pour énucléer voyons !!! Pfff, ces profs de techno, faut tout leur expliquer !!!!

    bizzz

  8. Traversée de cour

    Moui, je vois de quoi vous voulez parler. Récemment, je me rendais au secrétariat de l’école de ma fille (env. 600 élèves) quand tout à coup, alors que je m’approchais de l’entrée, la cloche a sonné… C’est alors que du plus profond de moi-même est remontée une vague réminiscence d’un film vu quand j’étais petite, avec un troupeau de bisons chargeant un petit indien, et j’ai espéré moi aussi très fort voir apparaître à l’horizon le grand bison blanc et ne pas finir piétinée…

  9. pareil

    En primaire, ils sont tous comme tes 6èmes : ils courent à toute allure, le regard sur le côté. Et s’ils regardent devant eux, c’est qu’ils sont en marche arrière! Alors, la traversée est très périlleuse. Marcher en rang peut aussi être assez dangereux pour nos chers petits : ils ont vite fait de foncer dans ceux de devant parce que leur regard vagabonde…

  10. Je distribue du tag, et c’est tombé sur toi, désolée, hein ! T’es obligé de rien, tu fais comme tu le sens ;-) Règle du jeu sur mon blog…

  11. chat perché

    Je confirme, en primaire, c’est des vraies bombes… Dernières récrés de la semaine : une cheville foulée à chat perché sur la racine d’un arbre, un cocard méga jaune violet vert contre le mur du préau (toujours chat perché mais y’avait rien pour percher), un doigt retourné sur le mur du couloir qui mène aux toilettes (là c’est un mystère, le mur courait lui aussi ?) et de ce midi même un pied parti chez les urgences à cause d’un lacet qui voulait pas percher…
    Je confirme : faut surveiller tous ceux qui se perchent en courant !

  12. Alors là, je dis chapeau car si çà ce n’est pas une analyse extrèmement fine de la cours de récréation d’un quelquonque collège, je ne sais pas ce que c’est. Ancienne assistante d’éducation je peux te dire que des cours, j’en ai vues, et la j’ai revécu en l’espace de 5 min de lecture l’enfer d’une surveillance de cours entre 12h00 et 14 h00.
    Merci beaucoup pour ta manière trés subtile de raconter les choses, je m’amuse à chacun de tes posts et regrette leur petit nombre
    PS : des nouvelles de ta savoyarde pour la Saint Valentin….?
    Bises
    Loline

  13. La traversée de la cour… Merci Charly: reconnu les collègues qui rasent les murs et les montées hormonales des petits et des grands enfin réunis par la Vie— quand on l’imagine à poil!
    T’as pas pensé à faire ethnologue?

  14. AAAAAAHHHH ! voilà pourquoi on voyait jamais les profs à la récré. On pensait qu’il sombrait dans la quatrième dimension ou qu’il y avait des tunnels secrets qui partaient de la classe vers la salle des profs.
    Et un mystère élucidé, UN !

  15. Belle traversée !

    Salut Charly,
    belle traversée de cour !
    Une fois encore, j’adore ce que tu nous racontes !
    J’aimerais bien être dans le même établissement que toi, on rigolerait bien ensemble !
    Bref, continue à nous faire marrer !
    J’ai mis un lien vers ton blog sur le mien, et dans mon dernier article, je parle brièvement de toi… ;-)
    Leto
    de http://letoleprof.canalblog.com/

  16. on s’y croirait !!

    Je me suis vue 30 ans en arrière… C’est magique et sacrément bien écrit. Merci encore pour cette histoire croustillante

    BISOUS

    MUMU

  17. AH CHARLIE !

    On sent le vécu à plein nez!
    PUBLIE TA PROSE!!! Vite un éditeur!
    ce que tu écris est ravissant,saissant de justesse !j’en reviens toujours pas que tu sois prof de techno! PœTE ANTHROPOLOGUE SOCIOLOGUE PSYCHOLOGUE et j’en passe !
    je t’embrasse pour ton talent!que pour ça!
    sylvia

  18. !!!

    Oh la la… Je viens de découvrir ce blog il y a quelques jours et je me suis délectée de toutes ces pages une par une avec à chaque post un plaisir comparable à celui de l’ouverture d’un œuf de Kinder Surprise (en même temps un prof ça a que ça à foutre pendant ses vacances on est bien d’accord)
    Que ce soit guturralement ou prosa… proso… enfin par écrit, je suis amoureuse! En plus je suis prof de musique en première année, si c’est pas un signe ça… ;-)
    (par contre je n’ai peut-être pas les atouts physiques de la belle Nelly mais bon évitez de l’ébruiter…)
    En tout cas j’attends les prochains posts avec impatience, quel plaisir à lire! (encore mieux que Closer!)

  19. le petit Nicolas a grandi

    A Santoline, qui s’étonne de voir que tu n’as pas fini de traverser la cour, je dirais :
     » tu ne sais pas ce que c’est une cour de collège ! »
    C’est exactement ça !
    La première fois où je me suis retrouvé dans une cour de collège, j’étais jeune pion de 19 ans, j’ai eu la frayeur de ma vie.
    ça courait partout, ça criait, ça hurlait, j’avais sans cesse l’impression que quelqu’un était en train de mourir quelque part.
    Et puis je me suis aperçu que c’était juste une cour, et que les petits bolides, c’était des sixièmes.
    Et plus la cour est petite, plus l’impression est énorme.
    Bref, tout ça pour dire que pour ma part, quand je te lis, Charly, j’ai l’impression qu’en réalité, tu t’appelles Nicolas.
    Ton blog devrait s’appeler :
    « Le Petit Nicolas a grandi : il est devenu prof de techno ! »
    L’histoire de la trotti par exemple, c’est exactement ça !
    Le bouillon ne serait pas devenu ton principal ?
    @ plus.
    Leto

  20. et ..

    Charly, zetes en vacances?
    c’est pas que….
    … en primaire, c est déjà tartignole la traversée
    ou alors zetes malade?

    ou alors la gisquette ..
    mais oui, la gisquette!!
    du vélo?
    de la plongée?
    la traversée de la cour à côté ..
    de la guimauve!!

  21. PS

    PS, c’est post scriptum
    qu on finirait par l’oublier
    c’est pas glop de ne pas voir son com illico
    c est pas un reproche…
    enfin si…
    car des fois on se dit « c’est koi deja que j’ai ecrit »
    c’est juste que canalblog me mange mes coms quelquefois..
    et que je suis obligée de revenir voir..
    si com passé
    Non, suis pas obligée…
    si pas passé pas grave!!

  22. Magnifique ! j’adore… Beaucoup de sentiments, de ressentiments… De ton point de vue, être prof çà doit être plus que sympa…
    Bonne continuation

  23. Tellement vrai

    …ça m’a rappelé la fois où, 6è que j’étais, j’ai pris le proviseur en pleine poire… J’en ai eu la trouille de ma vie !! Toujours pareil, je sortais des toilettes, et j’avais amorcé un sprint de 6è juste au coin du couloir, avant la grande ligne droite !! excellent…

  24. fine observation ethologique…

    Une fois encore je suis morte de rire et saisie par la justesse du propos. Et quelle plume !
    Juste une question, que faites-vous Charlie du « pion » cet être hybride (que j’ai été) qui se meut entre cour et salle des prof (où on le prend d’ailleurs pour un lycéen) ?
    Au fait… Mon blog remarche, j’avais tout cassé mais j’ai tout recommencé et j’ai toujours mon beau titre grâce à vous !

  25. non alors ce qu’il y a d’inquiétant avec le silence de charly c’est l’apologie qu’il a fait de la baffe en février 2007 en réponse à l’insulte « connard » en ces temps troublés où il vient d’y avoir un raout public pour des raisons similaires je m’avoue m’être demandée si notre charly privé n’était pas passé au plan de star internationale par accident.

    Ceci dit en toute sympathie.

    Après nous sommes aussi en période de vacances il est fort possible que Charly soit effectivement au soleil avec ses tongs une gisquette à chaque doigt.

    Enfin jdis ça jdis rien

  26. Où est Charly ?

    Vous connaissez ? lol

    Bref, Charly, en attendant ton retour de vacances certainement méritées, je te cite dans mon dernier article intitulé : Quand Leto fait les comptes.
    Sur la fin de l’article, je te fais un petit clin d’œil.
    Amicalement,
    Leto

  27. rire c’est se soigner

    et bien après avoir appris hier soir en regardant « c’est dans l’air » que l’on riait 19 minutes en 1939 — qui n’ait pas (je suis prof d’hist-G) la période la plus rigolarde et seulement 1 minute aujourd’hui et bien j’ai fait provision pour quelques jours… et je compte bien poursuivre ma cure
    merci

  28. J’ai découvert votre blog grace à « Ptite Maikress », et je la remercie de tout cœur. Le fond, la forme, j’aime énormément tout ce que vous nous offrez ici : de l’or en barre avec du sourire de l’enfance dedans. Loin, très loin des profs désespérés par les conditions dans lesquels ils exercent leur métier.
    Un régal, quoi.
    Merci :-)

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