— Alors Bourzig, pas l’air en forme ce jour…
— Ben non j’ai eu des problèmes d’estomac hier…
— Du genre ??
Voilà typiquement le genre de question idiote que tu prendras un soin particulier, cher lecteur, d’éviter. Car s’il est bien naturel d’interroger, emportés par l’empathie et cœurs serrés, soucieux que nous sommes de la santé de chacun, il n’en reste pas moins que grand est le risque de se voir submergés par un flux de détails gastriques qui ont la singularité de se transformer par le simple pouvoir de l’évocation en puissants vomitifs, vous amenant à présenter très rapidement les mêmes symptômes que l’intéressé, mais à la puissance dix.
— Ben à l’anniversaire de Fanny j’ai eu mal au ventre.
— T’as trop bouffé.
Voilà typiquement le genre de conclusion idiote que l’on tire quand il n’y a plus rien à boire et pas grand-chose à dire. Car tout de même, du simple constat d’un mal de ventre, déduire que son propriétaire est un sale goinfre malpoli relève d’un manque absolu d’élégance, voire de l’exercice illégal de la médecine. Alors qu’il peut s’agir tout simplement de la transhumance d’une trentaine de ténias vindicatifs, ou le plus souvent, d’un simple trombone bloqué dans un virage en épingle (ou l’inverse).
— J’sais pas…
— Ah mais ça les anniversaires c’est piégeur pour ça.
Là, par contre, il s’agit typiquement d’une illustration de cet art consommé qu’est la conversation, qui au travers d’une parfaite maîtrise de la relance, de l’utilisation appropriée d’une phrase inutile au contenu parfaitement discutable, offre l’opportunité de masquer avantageusement votre ennui profond, tout en exposant à autrui le vif intérêt que l’on porte à l’échange et l’exigence que l’on a de le maintenir à un niveau optimum.
— Et t’as bu quoi ??
— Du Coca… du jus d’orange aussi, et puis du…
— Olala !! Malheureux !! Cherche pas plus loin !! C’est les mélanges !!! Faut jamais mélanger !!! Et pourquoi pas citronnade et grenadine tant qu’on y est !!!
— ???
— Tiens, moi qui te parle, quand j’attaque une soirée à la citronnade, je continue à la citronnade, sinon pareil, je suis malade comme un chien.
— Vous buvez de la citronnade m’sieur ???
— Bien sûr, pourquoi ?? Ça te fait rire ?? Hé bien sache que je suis comme ça moi, ouvert à toutes les expériences.
Surtout quand je n’ai pas le choix.
Car je suis d’accord avec toi lecteur, c’est très suspect et extrêmement rare que je passe une soirée à boire de la citronnade. Mais quand comme moi tu dragouilles sans aucune clairvoyance et que tu te retrouves chez une joliesse qui ne boit pas et qui s’en désole en t’abreuvant de citronnade pour compenser, ne serait-ce pas subtilement con de faire des manières quitte à perdre une occasion en or ?? Ne serais-tu pas disposé toi aussi à passer une soirée à boire de l’Antésite sans moufter pour avoir accès au Nirvana ??? Hein ???
Mais revenons à nos moutons (comme dirait le loup).
— Et du coup tu as mal dormi ??
— Non ça va, j’ai bien dormi, j’ai même dormi comme quatre…
— ???…
— Manger comme quatre on dit !! Pas dormir !!!
— Allons les enfants, sa formule n’est pas dénuée de sens, mais dis-moi Bourzig, tu as mangé comme un loir alors ??
— Ben j’sais pas, j’sais pas ce qu’y mangent eux…
Bien.
À ce stade, réjouis je fus qu’aucun médecin n’assistât à la scène, sinon c’était hospitalisation d’office pour tous.
— Bon tu veux aller à l’infirmerie ???
— Là non, j’verrai en Maths si ça va mieux.
Mon Dieu que cet enfant est malicieux.
Et c’est ainsi que paisiblement se déroulaient ces petits bouts de vie, insignifiants peut-être, affligeants sans doute, consternants c’est sûr, pitoyables c’est clair, mais qui transcendent chacun (relis pour voir si c’est pas vrai) en une poignante célébration de la vie (qui n’en demandait pas tant) où inlassablement résonnent les questions essentielles dont les 6e4 ne sont que le simple écho.
Allez, à la douche.
L’antésite, l’antichambre du nirvana ?
On ne m’avait pas tout dit.