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Pas de pitié chez les 6e4

Bourzig et Fanny, c’est fini.

La nouvelle est tombée jeudi dernier.
C’est toujours un moment délicat pour les proches, d’assister impuissants à une séparation, et je dois dire que c’est la gorge nouée, que je fis l’appel ce matin-là.
Le plus difficile dit-on, c’est pour les enfants. En l’occurrence, c’était pour les parents que je m’inquiétais. Des parents certainement abattus, déboussolés, devant faire face à la situation nouvelle. Des parents que j’imaginais planchant des heures durant sur le goûter du mercredi suivant, hésitants quant à l’attribution des places, ne voulant surtout pas commettre d’impairs. En effet, comment éviter que les séparés du jour ne se jettent à la figure leurs tartines de Nutella, que le goûter festif ne dégénère en lancer de fraises Tagada, sans compter qu’à chaque instant, l’un des belligérants peut s’effondrer, vaincu et humilié, sous une pluie de Smarties.

Comme tu le sais cher lecteur, je n’aime pas me mêler des affaires d’autrui, mais bon, j’ai un blog à tenir, et je sais que tu es friand de ces petites anecdotes croustillantes (sale voyeur va), aussi je me devais de recueillir le témoignage des protagonistes :
— Alors Fanny, c’est fini avec Bourzig ???
— Vi.
— Bourzig aurait-il fauté ???
— Ben hier, il lui restait un seul chewing-gum, et il l’a donné à Brizouille…

C’était terrible, pourtant Fanny semblait très calme, quel mental, sûre de son bon droit, et je dois reconnaître que de la part de Bourzig, ce n’était pas très fute-fute, il existe des façons bien plus élégantes de rompre.

Mais par souci d’équité, je me devais d’interroger aussi l’élu, pardon, le candidat sortant :
— Hé Bourzig, Fanny c’est cuit ???
— Ouais bof…
Ooooooooooh !!!! Le rustre !!!!! Tout comme moi dis donc !!!!
— Enfin quand même, pour le chewing-gum, t’aurais pu faire un effort, ça peut être très susceptible une joliette…
— M’en fous…

Tout pareil que moi !!!! Mon clone !!!!!!
Hé franchement, ça m’a fait comme des émotions au niveau des sentiments, c’est vrai, j’en aurais chialé tiens.
— C’est pas gentil Bourzig, il faut respecter les filles…
— Ben je la respecte, j’lui ai donné la boite vide…

La boite vide ?? Tiens donc…

Oh putain, bien vu !!! Vu la métaphore Bourziguienne ?? La boite vide ?? Plus de sentiments amoureux ??? Vous pigez le truc ??? Trop top mon Bourzig !!!
— La boite vide ??? Mais qu’est-ce qu’elle va en foutre ???
— Ben c’est pour qu’elle la jette à la poubelle…
Oh le sale morveux !!!! Quelle arrogance !! Tin mais c’est pas vrai ça, encore tout pareil que moi, mais y m’fait suivre ou quoi ???
Et ce sens pratique, ce pragmatisme, incroyable, et ça n’a que douze ans, si c’est pas un surdoué ça.

Mais ayant compris la définitivité de sa décision, je rejoignis la belle et m’enquis de ses émois :
— Alors Fanny ?? La boite vide, pas trop vexant ??? Tu l’as jetée ???
— La boite de Bourzig ?? Ah non, je m’en sers pour les balayures de mon taille crayon… bien pratique d’ailleurs… merci Bourzig…
Ooooooh !!! Comment qu’elle fait sa belle l’autre !!!! Comment qu’elle te le méprise le Bourzig !!!!! Ouah c’est chaud !!!

Ainsi donc, la guerre était déclarée au sein des 6e4, et c’est très ému, que je regardais en fin de séance, Bourzig passer entre les tables, la corbeille à la main, afin de collecter les chutes inhérentes aux découpages intensifs, tâche à laquelle je l’avais affecté pour cause de glandouille excessive. Il tenta d’éviter la table de Fanny mais celle-ci, avec une belle assurance, l’interpella :
— Hé Bourzig !!! Et nous alors ??? On est pas transparentes non mais oh…
Et c’est donc en bougonnant, et la mort dans l’âme, que Bourzig tendit la corbeille à la belle, suprême humiliation, où je la vis mettre un à un, et bien lentement, ses petits bouts de papier, tandis que le préposé au ramassage s’impatientait en marmonnant. C’est alors que dans un geste d’un mépris absolu, Fanny saisit la boîte de chewing-gum, et la vida de ses balayures d’un geste conquérant dans la corbeille offerte, toisant avec une insolence indicible mon cantonnier du jour. Mais c’en était trop pour Bourzig qui, humilié pas la joliette, réagit promptement :
— Hééé !!! Le prof il a dit les papiers !! Pas les balayures !!!
Alors Fanny, me prenant à témoin :
— M’sieur !!! On peut mettre les balayures aussi ???
Oui, l’entourage est souvent sollicité pour arbitrer les débats post-amoureux.

Alors ils me regardèrent, comme suspendus à ma sentence, car je me devais de trancher : balayures ??? Ou pas ??
Sentant ma décision cruciale, car pouvant donner l’ascendant à l’un ou à l’autre, j’hésitai un instant devant un tel dilemme, mais je fis pour conclure, le choix de la neutralité :
— Hé !! Vous commencez à m’emmerder tous les deux !!
C’est avec cette phrase anodine, mais d’une rare intelligence, que je me retirai à pas de velours du conflit ambiant.

Voilà.
Ainsi va la vie des 6e4, où les idylles se font et se défont, à grands coups de chewing-gum, ou de taille-crayon, et j’observais mes tourtereaux, agrippés à l’innocente corbeille, la tirant à hue et à dia, tels leurs aînés le petit dernier, et s’échangeant, à défaut de fournitures de bureau, des regards incandescents.

Snif.

Le cas Benjie

Parmi les 6e4, y’en a un qu’est vraiment rigolo, c’est Benjie.
C’est vrai.

La première chose qu’on remarque chez Benjie, c’est qu’il court tout le temps.
Franchement, j’l’ai jamais vu marcher ce gamin. À l’age où les enfants apprennent à marcher, ben lui, il a appris à courir.
Alors des fois, depuis la salle des profs, par la fenêtre, je le regarde. Alors y part d’un bout de la cour et y court à fond vers l’autre bout de la cour, et j’peux vous dire que ça vionze. Et y s’retourne, et zou, dans l’autre sens. J’croyais qu’il courrait après les filles, mais même pas.
Alors bien sûr, quand il arrive en classe, il est juste à peine trempé, et je lui demande pourquoi il est trempé comme ça, alors y m’dit :
— Ben pasque j’ai couru.
Qu’est-ce que je vous disais ??

Bon au niveau des résultats, y court beaucoup moins vite, et au niveau du travail y transpire beaucoup moins. Mais bon, en même temps, on peut pas courir partout.
C’est vrai qu’au niveau des notes, c’est pas vraiment ça, mais dès que je pose une question, c’est toujours le premier à lever la main. Pour dire une connerie, c’est vrai aussi, mais au moins, il est le premier à la dire. Pour vous donner une idée, si on reportait toutes les notes de Benjie sur un thermomètre, ben on se caillerait toute l’année.

Et puis, j’sais pas si les garçons naissent dans les choux, mais si c’est confirmé, pour Benjie, ça doit être un chou de Bruxelles, pasque dis donc, il est tout piti. Mais tout mimi aussi. C’que j’aime bien chez Benjie, c’est sa coupe de cheveux festive. C’est vrai, et fastoche à faire en plus, quelques coups d’oreiller pour le dessus, et pour les cotés, un p’tit coup de couette, et hop, nickel.

J’ai reçu les parents récemment, que d’ailleurs j’ai cru que c’était les grands-parents. Mais bon, moi, j’pose pas de questions, mais ils ont avoué d’entrée leur forfait, en disant que ben oui, ils étaient les parents.

C’est des choses qu’arrivent, c’est vrai. T’as eu trois gamins, qui sont grands maintenant, qui font leurs études à la ville, le grand est presque en ménage, et la vie s’écoule paisiblement, un peu de jardinage, quelques mots fléchés, et là, tout bascule.
C’est dimanche soir, tu regardes Drucker peinard, et tu vois une nana avec un méga décolleté, et d’un coup, tu sens comme une montée de sève, alors tu te retournes vers Georgette et tu lui dis que tu l’as toujours aimée, et que tu voudrais lui rendre hommage.
Alors Georgette, elle pose son tricot et elle fait :
— Ben… pourquoi pas.
Et là, ben vous savez c’que c’est, un peu d’empressement, un poil de précipitation, un zest d’emballement, un tantinet d’exaltation, enfin bref, bingo, la super cagnotte, et hop, un p’tit dernier pour la route.
L’accident de fin de parcours, comme on dit.
Ben l’accident il est là, il a onze ans, il balance ses pieds d’avant en arrière en se frottant le nez, et le papa de l’accident, il est là aussi, y taquine les soixante breloques, et la maman, le visage un rien défait, pasque bon, sont un peu dépassés les parents quand même, ben ouais, c’est qu’y gigote le truc-là.

Et c’est vrai qu’un truc pareil, ça vous dynamise une préretraite, ça vous tonifie un matin calme, parce que dès le réveil, ça tagaze déjà dans tout l’appart, même pas l’temps d’enfiler tes bas de contention qu’il réclame déjà sa pitance le moufiot, c’est qu’ça bouffe à c’t’âge, et qu’y demande déjà à sortir, alors que toi t’avais juste prévu de passer un p’tit coup de polish sur la voiture, et Georgette, de concocter une jardinière de légumes.
Alors ils m’ont dit qu’ils avaient tout essayé pour le calmer, le sport, le médecin et les médicaments, mais sans résultats. Et le papa m’a dit qu’ils lui avaient même acheté une console de jeu, pas vraiment pour lui faire plaisir d’ailleurs, mais pour le fixer, mais que dalle.
Alors on a bien rigolé.
Mais la maman elle a arrêté de rigoler pour dire qu’elle était crevée, et qu’elle partait en maison de repos.
Alors on a arrêté de rigoler, et Benjie il a regardé ses chaussures, je l’ai regardé, il m’a regardé, pis il a souri avec son air coquin, et il a baissé la tête, mais bon, en même temps, il y est pour rien lui, il fait son boulot de gamin.
Alors on a papoté, le papa a dit qu’il allait préparer les repas, que ça serait pas de la tarte, on a re-rigolé, benjie aussi, et ils m’avaient l’air bien potes tous les deux.

Et je les ai raccompagnés jusqu’à la porte, souhaité bien du repos à la maman, indiqué quelques marques de nouilles au papa, et je me suis retourné pour dire au revoir à Benjie.
Mais bon, fallait pas rêver, il était déjà loin.

Les 6e4 vous saluent bien

Ben, où qu’y sont les 6e4 ???
Ben y sont là.

J’étais un peu à la bourre ce matin, rapport au chef qui voulait me voir, mais ils étaient là, en effet, dans la cour, attendant patiemment, gentils qu’ils sont, depuis vingt minutes, sous une pluie battante.
Je les observais, tout attendri, depuis le couloir, maintenant leur cartable sur la tête en guise de parapluie, comme ils sont astucieux quand même, sautillant sur place, pasque ça caille bien en ce moment (j’sais pas chez vous, mais ici on a une vague de froid assez terrible, brrrrrrrr) et je sentis un flot d’émotion me submerger au plaisir de les retrouver. Ils me regardaient avec leurs petits yeux coquins, secouant les bras et criant dans ma direction, de l’eau jusqu’aux chaussettes, et je fus très touché, car bien que ne pouvant les entendre, je devinais que m’ayant aperçu, ils me présentaient déjà leurs vœux de bonne année, et je reconnu bien là le touchant empressement de leur âge. Qu’est-ce qu’ils sont sympas ces gamins, que c’est beau, et très ému, je me pris à rêver d’un monde meilleur, où mes 6e4 ne connaîtraient que bonheurs et joies, lorsque je fus surpris pas le CPE qui tapotait sur mon épaule :
— Hé, t’attends qu’y s’noient ou quoi ???
— Oh putain !!!
Et je leur fis signe de me rejoindre.

Alors évidemment, ils se sont précipités vers moi dans une indescriptible pagaille, slalomant entre les flaques, bien contents de trouver refuge, alors je suis sorti en gueulant pour leur dire que ça n’allait pas du tout, non mais oh, vous vous croyez où là, c’est quoi c’bordel, et ils sont retournés vite fait se mettre en rang, c’est vrai quoi, faudrait voir à pas perdre les bonnes habitudes. Alors ils se sont rangés, bien par deux, ça j’y tiens, avec le cartable sur la tête, c’était marrant, ça faisait comme des champignons, et là, à mon commandement, ils sont revenus bien ordonnés et dans le calme, et ça, ça m’a comblé.
— Hé m’sieur !! On avait froid et on est tout mouillés !!!!
— Bonjour mon enfant, mais pense à bien lever la main avant de parler

Et ils se sont remis en rang dans le couloir, et j’ai demandé le silence absolu. Je me suis posté près de la porte et ils sont rentrés dans la salle, un par un, et chacun y a été de ses vœux, très touchant.
— M’sieur on va être malade…
— Merci, bonne année les petits.
— Et pis comment on va faire pour se sécher…
— Vous êtes trop gentils, bonne année les enfants.
— Et on a pas de serviettes en plus…
— La santé surtout !!!
— Ben moi je tousse…
— Pareil, plein de bonnes choses !!

Ah que j’aime ces moments d’échange où chacun se soucie de tous, et je dois avouer que j’en avais les yeux humides, eux aussi d’ailleurs, mais beaucoup plus, et ça m’a bouleversé.
— Et bien merci pour tous vos vœux, bonne année à tous et dès que vous cesserez de tousser, je ferai l’appel.
— Hé m’sieur, j’vous ai vu pendant les vacances !!!
— Ah oui ??? Et où ça ???
— À la fnuc, avec une dame.
— Heu… oui, c’était ma sœur…
— Bouuuuuuuuuh !!! Ben elle a l’air jeune votre sœur…
— Oui, elle est pas trop en fait, mais je lui dirai, ça lui fera plaisir.
— Et moi m’sieur, aux vacances d’avant, j’vous ai vu dans les rues piétonnes avec deux dames…
— Oui, c’est possible, certainement mes cousines…
— Bouuuuuuuuuh !!!!
— Oui mais y’en a une qui vous tenait le bras…
— Oui, je sais, mais c’est parce qu’elle est aveugle, la pauvre…
— M’sieur, vous avez été au coiffeur ???? Ben moi j’vous aime mieux comme ça…
— C’est gentil Fanny, tu auras deux points de plus au prochain contrôle…
— Oooooooooooh !!!!
— Hé m’sieur, moi aussi je vous trouve vachement beau !!!
— C’est gentil Bourzig, vil flatteur va… mais pour les deux points, tu peux t’brosser…
— Bouuuuuuuuuh !!!
— Bon, les jeunes, on s’met au boulot ?????
— Ouaiiiiiiiiiiiiiiiis !!!!

Rien de tel qu’un peu de poilade pour débuter cette année avec mes loupiots, avant que ne s’installe une ambiance studieuse, vaguement interrompue par de sinistres affaires d’énergies renouvelables, ou pas, de sombres hisoitres de matériaux recyclables, ou non, tandis que se dressait une forêt de bras, à chacune de mes questions.
Là-bas, juste sous la ligne d’horizon, les trois mousquetaires avaient repris la mer, et semblaient voguer par temps calme.
Je leur souhaitai, à l’occasion d’une courte pause, et du fond du cœur, ainsi qu’à tous les autres, une bien chouette année.

Du rififi chez les 6e4

Ce matin-là, après l’appel, le silence se fit.
Lui, d’ordinaire peu enclin à répondre à mes injonctions, s’installa de sa propre initiative.
Ce silence m’interpella et, depuis le fond de mon fauteuil, bien calé, je fis un lent panoramique afin de scruter les visages de mes 6e4, tentant d’intercepter un signe, un indice m’indiquant la piste d’une possible explication au calme ambiant.
Ce signe m’apparut soudain, telle une révélation, un aveu, en provenance du fond de la classe, contrée lointaine où subsistait une tribu indigène qui vouait des rites ancestraux et bruyants au radiateur en fonte. L’aventurier-pédagogue que je suis, visitait à l’occasion de timides incursions cet espace préservé des rythmes infernaux de nos sociétés modernes, qui opérait telle une poche de résistance tout en développant un certain art de vivre. Et c’est là que le signe m’apparut sous la forme d’un super méga coquart sur l’œil gauche de Brizouille.

Impressionné par l’impact, je mesurai que l’instant était grave : il y avait eu atteinte à l’intégrité physique de mon Brizouille et je ne pouvais faire moins qu’enquêter. Aussi je me précipitai afin de recueillir son précieux témoignage :
— Ben, qu’est-ce qui t’est arrivé Brizouille ?!?!
— Rien.

Le 6e4 est retors, fier, et peu enclin à reconnaître sa défaite, même lorsque celle-ci s’étale du sourcil jusqu’à la pommette, qu’elle maintient l’œil en position closed, et qu’elle arbore les couleurs de la patrie, mais mélangées.
Je remarquai du coin de l’œil Trapugne particulièrement affairé à ne rien faire, attention suscitée par quelques maladresses dans ses gestes inutiles. Je l’interpellai en montrant la cocarde :
— Trapugne, connaîtrais-tu le nom de la météorite qui a produit ceci ???
— Ben non…

L’omerta régnait donc sur ce peuple du fond de classe et je décidai de faire appel à la sagesse de Bourzig qui en tant que redoublant faisait office d’ancien, que dis-je, de vétéran.
Et celui-ci relata le forfait :
— Ben, Brizouille il a caché le cartable de Fanny, et il a pas voulu dire où et Trapugne, y lui a mis un pain.

Ainsi donc, Trapugne avait tamponné du sceau tricolore le visage de mon jeune républicain.
— Trapugne, c’est comme ça que tu règles les problèmes ??
— …
— Fanny tu as retrouvé ton cartable ??
— Oui, il était derrière les casiers.
— Alors Trapugne ???
— Ben, il avait caché le cartable à Fanny…

Quelle horreur.
Cacher un cartable. C’était plus que n’en pouvait subir Trapugne, et sa réaction démesurée trouvait là une explication plus que convaincante. Il était question ici de légitime défense. Mais une telle ardeur à défendre l’honneur de Fanny me rendit dubitatif.
— C’était vraiment une raison pour une tentative de remodelage facial ???

Mais c’est Bourzig qui dans sa grande sagesse, illuminant d’un coup de sa modeste veilleuse cet imbroglio, fit cette déclaration :
— M’sieur, j’crois qu’y sont jaloux…

Mais que je suis bête !!!!!
Je compris alors toute la symbolique du cachage de cartable, signe tangible de draguage intense, car créateur du lien social et amoureux, ce qui n’avait échappé à Trapugne, en quête lui aussi du cœur de la belle Fanny. Mais cette dernière se dérobait à leur quête préférant convoler avec Bourzig qui avait su enlever le cœur de l’être aimée grâce à la précieuse offrande d’un majestueux taille-crayon, rendant la tâche de ses concurrents bien difficile.

Bien que parfaitement solidaire de Trapugne, car à sa place j’aurais certainement ajouté au coquart un bon croc-en-jambe, je sais, je suis un prédateur, je fis mon devoir en punissant le coupable.
Je décidai de passer une soufflante à Trapugne et je le conservai en fin de séance pour le passage en soufflerie, mais je renonçai, car son expérience en matière de soufflage de bronches était telle, qu’il avait fini par développer une forme d’aérodynamisme mental qui donnait peu de prises aux vents de mes courroux.

Et c’est en buvant mon café, narrant à Christophe cet épisode épique, que nous décidâmes d’enseigner à nos garnement quelques rudiments en matière de draguage et sur la façon de tenir à distance la concurrence sans fourbir une quelconque fourniture de bureau, ni modifier, même à la marge, la physionomie du rival.

Mais à cet instant, la petite prof d’arts plastiques passa devant nous, et nous tombâmes d’accord pour envisager quelques exceptions.

Trois mousquetaires sont sur un bateau

J’ai rendu les contrôles.
Le rendage de contrôle, c’est un des temps forts de la vie de classe pasque la note c’est un truc super important dans la vie.

D’abord, un p’tit commentaire sur la moyenne de classe, élevée en l’occurrence, et je rends à chacun sa copie. Et comme je ne suis pas infaillible, je leur demande de vérifier leur note.
Ce que le 6e4 s’empresse de faire en se précipitant sur sa copie qu’il examine, inspecte, ausculte, scanne au rayon X, se préparant ainsi à son futur statut de salarié qui procèdera de même à réception de sa fiche de paye. Une analogie qui se poursuit jusque dans son premier commentaire : c’est tout ?!?!

Après quelques minutes, le 6e4 ayant procédé à moult comparaisons avec ses voisins de table et autant de calculs complexes, je me retrouve face à une forêt de bras vindicatifs qui occultent l’horizon.
J’ai dû faire des erreurs.
Après avoir recueilli les doléances je constate comme d’habitude que j’ai une fâcheuse tendance à oublier des points. Et ce qui est très curieux, c’est que je n’en mets jamais en trop. Enfin, si j’en crois les réclamations.

— Ben là vous m’avez compté zéro et Amina elle a deux points…
Je vérifie la copie.
— Ah oui, pasque c’est la bonne réponse, en effet, mais… à la question précédente…
Même Bourzig y va de sa réclamation :
— M’sieur !! J’ai qu’un point pour la présentation et l’orthographe…
— Faites-moi voir ça jeune homme… Pour que je note l’orthographe faudrait que vous écriviez quelque chose mon brave !!!!

— M’sieur, on fait signer le contrôle aux parents ??
Question posée par une à qui ça ne posera pas de problème. Mais pour les trois mousquetaires c’est une éventualité dramatique. C’est donc alerte générale au fond de la classe, où l’on souhaiterait faire preuve de la plus grande discrétion sur cette affaire, et ne pas déranger inutilement des parents qui par ailleurs ont des problèmes bien plus importants à traiter, le pouvoir d’achat par exemple. Alors ils me regardent inquiets, suspendus à mes lèvres, ben ouais, y’a quand même une branlée à la clé, le prof peut pas nous faire un truc pareil, une branlée d’accord, mais globale, à réception du bulletin, si à chaque fois on doit verser un acompte, on s’en sort plus. Message reçu par le prof.
— Non c’est pas utile.
Déception chez les bons élèves mais soulagement chez les autres, qui expriment une joie indescriptible, quel bonheur de voir ça, et du coup, les plus heureux, ce ne sont pas les mieux notés mais les glandeurs qui se congratulent.
Comme quoi le bonheur, c’est vraiment une question de point de vue.

— Ça compte pour la moyenne ??
Ça, c’est une question qui m’a toujours étonné, car je me vois mal annoncer à ceux qui ont eu vingt sur vingt que c’était juste pour rigoler. Par contre, pour ceux qui ont une note modeste, voire humble, la question mérite d’être posée et fait l’objet d’un vif débat où il apparaît que la plus extrême bassesse, secondée par une solide mauvaise foi, peuvent déstabiliser vos plus fermes convictions et vous rendent songeur quant au potentiel de malhonnêteté de certains. Pour résumer, il semblerait, si j’ai bien compris le concept de la note qui compte pour du beurre, que toute note inférieure à la moyenne n’étant pas par définition à la hauteur, ne mérite pas de participer au grand concours de la moyenne trimestrielle, contrairement à la note supérieure qui a conquis de longue lutte son accès au bulletin, semblant accréditer la thèse que pour une note, un bulletin, ça se mérite.
Tout ceci sur le ton de l’humour bien sûr, mais prof qui rit n’est pas conquis, et ça comptera donc pour la moyenne. Et toc.

D’où la question subsidiaire :
— Y’aura un contrôle de rattrapage ???
Le contrôle de rattrapage c’est la glissière de sécurité du chauffard scolaire. C’est le dernier recours, l’ultime pourvoi, le dernier SOS avant naufrage.
Vais-je détourner le paquebot de l’impitoyable sélection pour secourir les naufragés du travail à la maison ??? Vais-je refouler l’abordage des corsaires de la glande prêts à pourfendre toute activité armés de leur seul poil à la main ??? Vais-je enfin distribuer le tuba salutaire aux buveurs de tasse rigolards qui pataugent dans l’océan infini de l’échec scolaire ???
Je laisse barboter un temps, prenant l’air dubitatif, puis, magnanime, dans un geste généreux, j’octroie le contrôle salvateur, libérant l’effusion sonore des abonnés à la bouée-canard, mes petits naufragés.

Ainsi donc les trois mousquetaires survivront à l’épreuve, mais pour combien de temps encore ??

Casanova

Je vous livre le scoop : Bourzig et Fanny, c’est une affaire qui roule.

La rumeur nourrissait depuis quelques jours déjà les conversations des 6e4, et elle est arrivée jusqu’à moi.
Bon, évidemment, je vous demanderai la plus grande discrétion, ils n’apprécieraient certainement pas de se retrouver en couverture de Voici.
Mais je m’en doutais un peu. Parce que figurez-vous que depuis quelques semaines, lorsque Bourzig me rend ses punitions, je remarque qu’elles sont complètes, propres, et surtout, parfaitement lisibles.
Et ça, ce sont des signes qui ne trompent pas : une tierce personne fait ses punitions.

Mais qui peut accepter de faire les punitions de Bourzig ?!?!
Et bien tout simplement : une fille follement amoureuse.
Rhooooooooo !!!!!

En fait c’est une pratique courante en collège, et parfois même, lorsque l’élève mâle est très mignon, elles s’y mettent à plusieurs. Il arrive aussi qu’elles notent le cours de l’être aimé, qui du coup peut vaquer à son occupation favorite : la glandouille.

Alors bien sûr, les affaires de cœur des 6e4 ne me regardent pas. Mais bon, comme je ne peux pas m’en empêcher, je vais taquiner Fanny.
— J’ai appris pour Bourzig, félicitations Fanny…
— Merci…
— Il est gentil Bourzig ? J’espère qu’il t’a offert des fleurs…
— Non…
Les copines s’en mêlent :
— Bourzig y lui a offert un cadeau !!!
Fanny est un peu gênée, puis elle sourit, ouvre sa trousse et fièrement :
— Oui, il m’a donné son taille-crayon…
Rhooooooooo !!!! La classe ce Bourzig !!! Si c’est pas un engagement ferme ça, je m’y connais pas !!!

Et en plus, c’est une super idée !!!! Ma prochaine nana, plutôt que de lui offrir des fleurs, des fringues ou autres, j’y offre un rouleau de scotch !!! Et avec un peu de chance, si je tombe sur une généreuse, j’aurais peut-être un trombone !!!!

Alors je siffle d’admiration devant un tel présent, et j’imagine Fanny le soir, dans son lit, regarder le taille-crayon en rêvant à son chevalier.

Bon, le chevalier, lui, je l’ai expédié au fond de la classe pour cause de bavardage, où il colle très appliqué quelques vignettes sur son cahier, dépassant à peine d’un maillot de l’OM deux fois trop grand pour lui.
Je m’empresse de le rejoindre pour le taquiner à son tour.
— Alors Bourzig, j’ai vu que tu avais fait un joli cadeau à Fanny…
— Ouais…
— Sympa. Et elle t’a fait quoi comme cadeau Fanny ??
— Ben rien…
Rhooooooooo !!!! Quel menteur ce Bourzig !!!
— Elle t’a pas un peu aidé pour les punitions ??
— Ben non, c’est Laura…

Laura ?!?!?

Le coup de théâtre.

Ben moi j’croyais que Laura était avec Kévin, oh putain, ça sent l’embrouille c’t’affaire.
Comprenant que je suis détenteur d’une information explosive, je décide de prendre un peu de distance et de ne plus poser de questions. J’ai déjà eu l’occasion de me retrouver dans des embrouilles de couples et j’ai tendance à fuir ça comme la peste.
Mais quand même, comment Bourzig peut faire un truc pareil à Fanny ? Faire écrire ses punitions par une autre ?? Mais c’est parfaitement dégueulasse !!!

Mille questions m’assaillent.
Et Fanny, si elle l’apprend ? Saura-t-elle surmonter cette épreuve ? Va-t-elle lui jeter au visage son taille-crayon spécial graphite et couleur jusqu’à 11mm de diamètre, entièrement en métal à double réservoir et trappe de vidange avec le Mickey dessus ??? Et Laura ? Quel jeu joue-t-elle ?
Et le taille crayon ? Était-il vraiment à Bourzig ??

C’est donc assez perturbé, mais finalement plutôt admiratif, que j’observais Bourzig. Qui aurait pu penser que dans ce maillot de l’OM se cachait le Casanova des 6e4 ? Je le regardais en train de s’expliquer avec la cartouche de son stylo plume, qu’il tentait vainement d’emboîter, tâchant à peine son cahier, juste ce qu’il faut quoi, quand soudain, très abattu, il leva le bras, et m’interpellant, je l’entendis déclamer dans un grand soupir, irradiant d’un coup l’ensemble de la classe, cette phrase qui résonne encore dans ma mémoire :
— M’sieur !! Pffffff… Ça sonne dans combien de temps ????

La grande évasion

Jeudi dernier, évaluation pour les 6e4.

Lorsque je décide d’une évaluation, ils sont avertis une semaine à l’avance, savent précisément le sujet évalué et donc le cours à réviser. Pas de piège donc. Des questions, certaines sur le vocabulaire, d’autres plus intelligentes, mais pas trop, et deux points pour la présentation et l’orthographe.
La salle est vaste, les tables nombreuses, donc un élève par table, et pas de tentation de copier.
Les questions sont notées au tableau par un élève, puis les consignes étant données, silence total et vingt minutes de temps imparti, et je donne le top-départ.

Et donc, jeudi dernier, j’ai chiné, nonchalamment, de copies en torchons.

Une bonne partie des 6e4 a visiblement très bien révisé. Certains ont même préparé leur copie la veille avec leur nom et prénom bien sûr, mais ont de plus tracé un joli cadre pour mon commentaire, dans lequel une zone est réservée à la note, sur 20, c’est déjà écrit, et je n’aurai plus qu’à noter le numérateur sur leur jolie fraction. Ils me mâchent le travail, qu’ils sont trognons.

Si certains sont déjà très impliqués dans la rédaction des réponses, d’autres, dont Bourzig, semblent songeurs.
Je m’approche et découvre qu’après cinq minutes, l’espace entre les questions est désespérément vide. Je fais part de mon émoi à Bourzig.
— Tu as révisé Bourzig ??
— Ben oui, j’ai bien révisé hier soir…

Seulement voilà, c’était hier soir. Depuis, de longues heures se sont écoulées, sur l’échelle de Bourzig, un siècle, et donc ce matin, y reste pus rien.
C’est pas d’bol quand même, c’est vrai, tu révises comme un malade, tu fais rentrer dans ta tête plein de choses, en poussant bien en plus, et tu fermes bien la porte, en pensant que tu les retrouveras le lendemain, et donc, tu vas te coucher tranquille, pépère, confiant quoi. Et là, au p’tit dèj, tu te rends compte que toutes les choses que t’avais dans ta tête, et ben elles ont scié les barreaux pendant la nuit, et hop, elles se sont évadées. Mais va expliquer ça à un prof sans passer pour un gros fumiste. Franchement, ça finit par être décourageant. Et donc, comme tu sais pas où elles se sont évadées, ben tu fais une enquête, et tu prends l’air de réfléchir, en plissant bien les paupières, et tu prends ton stylo, et tu tapotes doucement tes lèvres pour bien faire voir au prof que tu réfléchis à fond, que tu prends cette affaire très au sérieux, que t’es vraiment au taquet au niveau de la réflexion. Mais bon, tu dois te rendre à l’évidence, les choses que t’as apprises, elles ont dû quitter la ville, pasque dis donc, y’a plus de traces.
Alors le prof, y te taquine un peu, comme s’il te croyait pas trop, ce qui est assez vexant en fin de compte et tu te demandes pourquoi y va pas faire chier un peu les autres, ça te ferait des vacances. Et enfin, au bout d’un moment, il s’éloigne avec son air de rigoler et il va voir Brizouille.
Ouf.

Brizouille, c’est complètement différend.
D’abord Brizouille, il est vachement sérieux, il ne cesse d’écrire, et s’interrompt à peine deux secondes pour me regarder. Mais de suite, il se remet au boulot. Je suis un peu surpris mais bon, un accident étant toujours possible, je lis par-dessus son épaule. Et là, en lisant, tu vois bien qu’y a pas eu d’évasion pendant la nuit, mais plutôt comme une espèce de mutinerie, et du coup, c’est un sacré bordel.

Déjà, pour Brizouille, les questions de l’évaluation, c’est purement anecdotique. Bon, ça donne des pistes, c’est vrai, mais globalement, on s’en fout un peu quoi. L’important c’est de faire savoir au prof que tu sais des choses, qui n’ont rien à voir avec le sujet, certes, que t’as pas forcément apprises en cours de techno, mais bon, y’a d’autres sources pour s’informer en même temps, alors faites pas chier s’il vous plaît.
Et comme tu te souviens d’un truc ou deux du cours précédent, mais vraiment par hasard, le coup de bol quoi, tu les mélanges bien avec des trucs qu’ont rien à voir. Et pour ça, fais pas ton modeste, n’hésite pas à employer les grands moyens, tu prends un bon gros mixeur, tu règles sur « mayonnaise », et tu fais mouliner le truc pendant dix minutes, et après ça, tu tartines bien comme y faut, pense à bien étaler sur les bords, avec un rouleau si t’en as, et y’a plus qu’à espérer que le prof s’y retrouve. Tu me diras, en même temps, il a qu’ça à foutre, mais avec un peu de chance, t’as réussi à l’embrouiller.

Mais comme t’es pas trop sûr que ça marche, soignes bien la présentation de la copie, le fignolage quoi, la p’tite finition qui fait la différence, le p’tit coup de polish quoi, comme ça, t’es sûr d’avoir au moins un point sur vingt, ben ouais, pas de petit profit. Une petite astuce : pense à bien souligner les mots qui n’ont aucun intérêt, pasque graphiquement, ça fait toujours son p’tit effet. Mieux, un double trait pour souligner, ça, ça pète bien, mais le deuxième trait, pas trop parallèle si possible, voilà, comme ça c’est bien, merci.
Et comme t’as quand même tartiné la moitié du verso avec la mayo, si le prof est sympa, t’auras peut-être un point de plus, ça paiera toujours l’encre quoi.
Seulement voilà, à la dernière question, t’es vachement emmerdé, pasque t’hésites entre deux réponses.
Mais bon, t’hésites pas longtemps, pasque là, t’as la méga illumination. Et là, si c’est pas d’la super combine ça, surtout tu t’emmerdes pas, tu mets les deux, comme ça, le prof, ça lui fera comme un p’tit QCM, il aura plus qu’à cocher la bonne réponse et zou, par ici les jolis points !! Et oh, après tout, à lui de prendre ses responsabilités, c’est vrai quoi, c’est lui qu’a commencé.

Pour finir, j’aurais bien voulu vous parler de l’élève Trapugne, mais celui-ci présente une pathologie très particulière. En effet, chaque fois qu’un contrôle est annoncé, il fait comme une espèce de petite grippe au niveau du cerveau, mais pas seulement, au niveau des jambes aussi, et du coup, y reste au lit.
Donc jeudi dernier, il a dû faire une rechute.

Du bon usage du chameau

À neuf heures et quart, le CPE est venu dans ma classe, me dire que nous étions attendus, moi et les 6e4, à une séance de prévention contre la drogue, prévue depuis un mois, dont la date était affichée en salle des profs, en bien gros, ce qui m’avait échappé, que nous étions sacrément en retard, et que donc, j’avais assuré comme un pro.
Alors avec les 6e4, on a vionzé jusqu’à l’autre bout du collège, en ordre dispersé, grimpé au troisième étage, dans un boucan d’enfer, et sprinté jusqu’à la salle 307, dans un bordel immonde, où je suis arrivé tout essoufflé et bon dernier. Je me suis excusé pour le retard, en disant que c’était un peu à cause du CPE, qu’était venu bien tard nous dire qu’on n’était pas en avance, mais en ajoutant que j’étais rongé par le remord, que je le referai plus, mais que c’était aussi un peu à cause des gamins qui lambinaient, lesquels n’ont pas été d’accord, pardon qu’est-ce que j’entends, non mais oh, traitez-moi de menteur pendant que vous y êtes, excuses d’autant plus nécessaires, que l’intervenant préposé à la dissuasion massive, était un gendarme.

Alors avec les gamins on s’est installés dans la salle, les tables étaient disposées en carré, le gendarme au milieu, et je me suis assis avec les élèves, pas avec les meilleurs, les autres, pasque c’est là qu’on rigole le plus.
Mais en fait, on a pas trop rigolé.

D’abord pasque le gendarme était un peu agacé du retard des élèves, et qu’il arrivait pas à se mettre face aux gamins, vu la disposition des tables, c’est vrai que c’était pas évident, sauf à ressembler à un tableau de Picasso, les rangers bien écartées, le petit polo bleu ciel largement ouvert pour bien faire respirer le torse, et il a dit bonjour en langage gendarme, c’est-à-dire qu’on a tous baissé la tête et qu’on n’a plus moufté pendant une demi-heure.

Bon, il a surtout parlé de la drogue qu’on fume et il en a parlé pendant une demi-heure sans s’interrompre, mais pour résumer, il a dit que le haschich venait surtout du Maroc, que c’était pas bien, pas le Maroc, le haschich, et surtout, que c’était très interdit chez nous.
Moi je pensais qu’il allait nous montrer un petite vidéo, des petits graphiques pour l’augmentation de la consommation, parler de l’addiction, de l’engrenage vers les drogues dures, des pharmacies qu’il faut fracasser pour se ravitailler, et que donc, c’était du boulot de se droguer, mais pas du tout.

Ben non, il a juste dit :
— Et au Maroc, y mettent du caca de chameau dans le haschich.

Le coup de théâtre.
Putain, je me demande pourquoi on s’emmerde des fois, avec nos petites séances pédagogiques, pour faire passer la petite notion qui va bien, avec nos petits transparents, nos supports divers et variés, nos petites activités pour qu’ils s’approprient le savoir, le contrôle de l’acquisition des connaissances, alors que l’autre là, les mains dans les poches, avec son histoire de caca, il a dissuadé tous les 6e4 de tirer sur le chichon pour les trente ans à venir !!
Bon, vous me direz, c’est le résultat qui compte.

Franchement, j’sais pas si c’est le même gendarme qui s’occupe de la prévention contre le SIDA, mais si c’est le cas, je serais curieux de voir ça. Ça doit être un truc du genre, si tu mets pas le préservatif, t’as la quéquette qui sèche, et hop, elle tombe. Tin, on m’aurait dit ça quand j’étais jeune, je serais passé de suite à la peinture sur soie.

Alors évidemment, le gendarme, quand il a dit ça, il m’a regardé du coin de l’œil, craignant sans doute que je tempère son propos, pasque les profs, c’est bien connu, on est tous des hippies recyclés, en précisant par exemple, qu’on pouvait trouver des trafiquants honnêtes, dotés d’une vraie conscience professionnelle, proposant des produits non coupés et d’excellente qualité, mais j’ai rien dit pasque d’une part je ne suis pas un spécialiste et que par ailleurs, je porte le fardeau d’une lourde culpabilité dans ce domaine. En effet, la première seule fois que j’ai fumé une cigarette qui ressemblait à un mégaphone, c’était pendant mon service militaire, à l’initiative d’un pote de régiment et que du coup, les gardes de nuit étaient beaucoup plus sympas pasqu’on rigolait comme des cons tout en assurant la sécurité du pays, et que j’en ai froid dans le dos au cas où on aurait été attaqués par des envahisseurs ennemis, des allemands par exemple.

Bon, je suppose que le gendarme pratique une pédagogie différenciée selon l’âge, pasque s’il raconte la même chose aux 3e, je crois que certains vont pouffer et du coup, y risquent d’entendre des trucs pas trop gentils en langage gendarme.

En tout cas, j’peux vous dire que comme prévention y’a pas mieux pasque tous les gamins y z’ont fait « BEUUUUUURK !!!!! », et moi aussi d’ailleurs.
Et une fois rentrés en classe, je leur ai demandé ce qu’ils avaient retenu de la prévention, et ben je vous le donne en mille, c’était le caca de chameau, et y z’ont refait « BEUUUUURK !! », mais pas moi, pasque je l’avais déjà fait.

Pour conclure, si un jour vous souhaitez faire passer un message, une idée simple, une notion, voire un concept, j’vous file le tuyau, et faites-moi confiance, ne vous prenez surtout pas le citron, et n’allez surtout pas vous faire chier avec une agence de pub, économisez vos sous, appelez-moi, j’connais quelqu’un.

Faites entrer l'accusé

Alors que l’affaire Cantat suscite bien des réactions passionnées, il me semble opportun d’évoquer ici le traitement policier et judiciaire d’un délit constaté au sein de ma classe de 6e4, lequel fut totalement occulté par les médias, on ne peut que s’en étonner. Ce sera l’occasion pour moi, d’illustrer les différentes fonctions que j’exerce lors des multiples procédures liées aux infractions, délits et crimes dont je suis le témoin quotidiennement. Ainsi je me propose de vous conter une affaire extraordinaire qui ne défraya pas la chronique la semaine dernière, mais qui m’occupa pendant près de deux minutes, en salle techno : le cas Brizouille.

Les protagonistes.
Mais qui est Brizouille ?
Brizouille est un élève de 6e4 de type classique, basketté par Nike et gelé par Studio Line, qui fait partie avec Bourzig et Trapugne du gang dit des « trois mousquetaires de la glandouille » dont la devise est d’ailleurs sans équivoque : un pour rien faire et tous pour l’aider.
Ces trois-là sont inséparables et la somme de leurs neurones aurait permis à coup sûr d’inventer la roue, mais il semble établi qu’aucun des trois n’aurait eu l’idée de la faire tourner.

Les faits.
Le jeudi 11 octobre 2007 à 8h15, l’élève Brizouille à qui je demandais de sortir son cahier, m’a répondu :
— Je l’ai perdu car je me l’ai fait voler peut-être.
Après une traduction rapide, j’enclenche la procédure habituelle, à savoir : flagrant délit et comparution immédiate.
Tout élève est présumé innocent jusqu’à ce que je le considère coupable et peut être assisté par un avocat, aussi me dois-je d’en désigner un. Ce qui s’avère inutile puisque Bourzig et Trapugne se commettent d’office pour assurer sa défense.
Ainsi, Trapugne témoigne avoir vu le cahier pour la dernière fois en salle techno la semaine précédente, et assure qu’il était toujours vivant, ce que Bourzig ne peut confirmer vu qu’il s’était assoupi, selon ses propres termes, mais ce dernier confirme avoir vu un cahier très ressemblant sous la Nintendo de Brizouille à la même époque. Ce qui semble confirmer que le cahier a existé. Fort de ses précieux élément, le juge d’instruction retient une qualification simple : perte d’un cahier de techno sans intention de l’égarer.
Le dossier est bouclé et transmis à la cour d’assise de la salle techno que je préside.

Le tribunal.
— Élève Brizouille, levez-vous. Dans l’affaire opposant Monsieur Le Prof à l’élève Brizouille, il est reproché à ce dernier de ne pas présenter son cahier de techno depuis plusieurs semaines, ceci constituant une infraction grave au règlement intérieur du collège de La Preule. Élève Brizouille, reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés ?
— Un peu…
— Monsieur le procureur vous avez la parole.
— Au vu de la récidive, je le rappelle, trois oublis successifs signalés par des petites croix dans le cahier de Monsieur Le Prof, oublis qui constituent un manquement grave aux obligations faites à chaque élève, je requiers la peine plancher applicable en l’espèce soit une heure de retenue.
— La parole est à la défense, Maître Trapugne, c’est à vous.
— Ben, c’est dur, mais je vous jure que Brizouille, qu’il est mon client vous avez dit, et ben y s’engage à venir avec son cahier tout propre jeudi prochain et je réclame son indulgence, c’est comme ça qu’on dit ? Pasque Brizouille il est bien gentil quand même et c’est mon copain et que j’aime sa sœur Mirette.
— On s’en fout. La séance est levée.

Le jugement.
— Après délibération, le tribunal n’ayant retenu la peine plancher parce qu’estimant que ce serait tomber bien bas, vous condamne à la conjugaison à tous les temps de l’indicatif, du conditionnel et du subjonctif de la phrase suivante : je dois amener mon cahier de techno. Cette peine constitue une préparation à votre réinsertion en tant que bon élève (je demanderai au premier assesseur de cesser de rigoler pendant la lecture du jugement). Toutefois, s’il est prouvé une bonne conduite de votre part pendant la suite de la séance, la peine sera réduite à la conjugaison des seuls temps de l’indicatif. Avez-vous bien compris la décision du tribunal ??
— Oui
— Le tribunal en doute mais vous avez cinq secondes pour faire appel de cette décision. Avez-vous une déclaration à faire ?
— Le subjonctif c’est quoi ?
— Nul n’est censé ignorer les conjugaisons, je vous renvoie donc à votre Bescherelle.

Conclusion.
À l’heure où j’écris ces lignes, Brizouille accomplit sa peine dans sa chambre dont il ne devrait sortir, si l’on tient compte des diverses grâces et réductions de peine, qu’aux environs de 19H00.

À ce jour, le cahier n’a toujours pas été retrouvé.

L'affaire Bourzig

Ce matin, comme tous les ans à la même époque, petit exercice de sécurité.
En effet, comme ce sont des bus qui ravitaillent le collège en élèves frais, sous la houlette de la Prévention Routière, ceux-ci doivent apprendre à les évacuer en urgence, pour leur sécurité, et par voie de conséquence, celle du paiement de nos retraites.
À l’intérieur du bus, une vidéo est présentée aux élèves, d’une durée de dix minutes, puis les consignes étant données, des évacuations sont effectuées et chronométrées. L’objectif de durée d’évacuation est fixé à environ trente secondes.

Deux gendarmes assistent à l’opération, auxquels je m’empresse de serrer la main, la saison des manifs approchant, autant se faire bien voir.

J’apprends que le record est détenu par les 6e6, trente-deux secondes, donc je me retourne vers mes 6e4, et tel un coach hargneux, je les motive, surmotive, et je leur fixe un objectif de trente secondes maximum, sinon, et visez un peu la pédagogie, c’est contrôle surprise en rentrant.
Et les vl’à en train de grimper dans le bus investis de cette mission suprême, battre les 6e6, ces gueux.
Après avoir regardé la vidéo, première évacuation, je demande le temps au gars de la sécurité routière : quarante-quatre secondes.
Putain, l’humiliation. Les gamins me regardent tout penauds, je leur souris, je les déteste.
Alors je les rassemble, et là carrément, je menace d’interdire l’utilisation des Stabilo pendant un mois.
L’électrochoc quoi.
Ils sont sous pression, la tension est palpable, ils remontent dans le bus.
Deuxième évacuation, je suis fébrile, fais voir le chrono, TRENTE SECONDES !!!!!!!! OUÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈ !!!!!!!!!!! ON EST LES KINGS !!!!!!!!!
Pardon.
Les gendarmes les félicitent, je dis au revoir aux gendarmes, à la prochaine les gars, et on regagne la classe.

À nouveau, je félicite les gamins, et pour les remercier, je leur montre un Kinder Bueno, en leur disant qu’c’est vraiment dommage que j’en aie qu’un, sinon j’leur en aurais donné, et j’le mange.
Du coup ça rouspète, ça rouscaille, et nous alors, c’est pas juste, mais j’me laisse pas faire, vous vous croyez où, non mais oh, au boulot vite fait, et les gamins reprennent leurs activités.

— M’sieur !!!! Bourzig il est pas là !!!!
Ben, il est où Bourzig ?!?!?!?
C’est ballot, j’ai pommé un gamin. C’est tout moi ça, qu’est-ce que j’peux être négligent des fois, j’vous jure, une vraie tête de linotte.

Bourzig, il est redoublant. Je l’avais l’année dernière, le vendredi matin de huit à dix.
Enfin, quand je dis que je l’avais, c’est beaucoup dire, pasqu’il était souvent absent.
La principale-adjointe s’en était inquiétée. Après enquête il s’est avéré que les parents de Bourzig faisaient les marchés du coin pour vendre leurs légumes et que le vendredi, comme c’est jour de marché ici, ben le gamin, il leur filait un coup de main. Malgré les rappels à la loi, la situation n’a jamais changé.

Bon, on a pris l’habitude. Ainsi, lorsque je faisais l’appel et que je citais son nom, tous les gamins reprenaient en chœur :
— IL EST AU MARCHÉÉÉÉÉÉÉ !!!!!!!!!

Bon moi, ça m’éclatait juste un peu de rire, mais bon c’est sûr, c’est pas bien, et j’vous dis pas comme y s’faisait charrier par les autres.
Bourzig, c’est le genre de gamin dont on repère assez vite que pour Saint-Cyr c’est cuit, mais il est d’une bravitude, et toujours à rigoler, un bienheureux j’vous jure. C’est sûr, il en rame pas une, et sa relation à l’écriture est comment dire, conflictuelle voyez. Ouais, j’peux vous dire qu’on assiste à de sérieuses explications entre lui et son cahier et il faut avoir le cœur bien accroché parfois, peuchère, ça fait peine à voir. Pasque faire subir des trucs pareils à un cahier de 100 pages, c’est pas humain, j’vous jure, c’est pas humain un truc pareil.

Ouais je digresse je digresse mais ça nous dit pas où est Bourzig.
J’envoie donc deux gamins au bus pour voir et je ressens comme une vague inquiétude.
Dix minutes plus tard, les gamins reviennent avec un gendarme qui tient dans la main un truc tout ébouriffé et moitié endormi : Bourzig
— Pas d’inquiétude, il dormait dans le bus.
Ben voyons.

— Ben alors Bourzig, tu t’croyais chez mémé ??
— Ben… j’me suis endormi devant le film…

Ben ouais, c’est des choses qui arrivent.
C’est vrai, moi ça m’fait pareil des fois, vous commencez un film super motivé et zou, ça vous prend en traître, les muscles du cou prennent leur RTT, et vous vous retrouvez juste un peu avachi tel un éléphant de mer sur l’sofa, vous sursautez, la paupière droite reste bloquée en position basse, mais la gauche résiste crânement, et avec juste un œil, vous tentez de le voir ce foutu film, vous vous agrippez au coussin, mais comme vous avez la tonicité d’une huître,la paupière gauche vous abandonne lâchement, c’te garce, alors dans un dernier sursaut, vous tentez de le regarder les yeux fermés, bravement, et pis d’un coup, the end, rideau, on ferme, vous êtes fait, refait, cuit, recuit, et vous sombrez comme une merde.

— Ben tu m’étonnes Bourzig, une vidéo de dix minutes, faut pouvoir tenir, faut un sacré mental…
— Ben j’crois qu’c’est la musique m’sieur…
Ben ouais. D’autant que de la musique y’en avait uniquement dix secondes pendant le générique de début, une éternité quoi. On peut donc supposer que Bourzig s’est endormi en cinq secondes.
Mais c’est vrai que la musique des fois, ça peut vous foudroyer un homme, alors un gamin, vous pensez. Et d’ailleurs c’est bien connu, on évite tous de monter un escalier en écoutant de la zique pasque c’est un coup à partir en roulades grave en direction de la cave.

J’insiste pas, Bourzig reprend sa place, les gamins rigolent, je calme tout le monde.
Les activités continuent, comme je dois commander des fers à souder, je remplis mon bon de commande et là je repense à une nana rencontrée la veille qui avait un décolletée, vous savez le genre de truc qui vous met les seins au niveau des épaules, et bien cette nana figurez-vous…

— M’sieur !! M’sieur !!!! Bourzig y s’est rendormi !!!!

Putain çui-là j’vous jure… Et c’est vrai en plus, il en écrase grave, j’peux vous dire. J’peux vous dire aussi qu’ça les fait sacrément marrer les gosses. Ce qui passe largement au-dessus de Bourzig qui à ce moment précis dérive du coté de la constellation du Centaure en battant pavillon de complaisance.
Mais je réagis comme il se doit :
— Chuuuuuut !!!! Bon, l’affaire est grave, Bourzig roupille. Alors on va le laisser dormir, donc pas de bruit s’il vous plait.
Ça amuse les gamins, ils sont surpris, mais ok.

Alors on a fini la séance comme ça, en chuchotant, ou communiquant par signes, déplaçant nos chaises avec précaution, on n’entendait plus que le mistral négocier un passage avec la lucarne, Laura me regarde en pouffant, j’lui fais un clin d’œil, Bourzig lui, il taille une bavette avec les étoiles.
.
Bien que ma consigne soit inhabituelle, ils l’ont bien respectée, parce qu’ils sont comme ça les gamins.

Quant à Bourzig, on savait ce qu’il faisait le vendredi matin, reste à établir ce qu’il fait dans la nuit du mercredi au jeudi.
À part ses devoirs, bien sûr.