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La relève

Ah les bons élèves !!!

Que serait notre ouvrage mille fois sur le métier posé, si nos classes s’emplissaient de ces élèves exemplaires tirés à quatre épingles (et non en quatre exemplaires, l’erreur était possible, je l’ai évitée de justesse, car je suis hyper concentré lorsque j’écris. Au point de ne pas supporter d’être dérangé et d’ailleurs, j’envoie chier tout le monde. L’humour a ses exigences et m’a rendu infréquentable) ???

Ah les bons élèves !!!

Jamais une insulte, jamais de mauvaise foi, ni de foutage de gueule, pas même une grimace dans notre dos, pas un bras d’honneur, ni même un doigt, rien, c’est bien simple : ils nous ignorent.

Et en plus, ils soutiennent l’Olympique Lyonnais.
Avec ça, tout est dit.

Figure-toi cher lecteur que j’ai entendu une fois, un de ces petits trous-du-cul exprimer son désir d’être prof de maths.

Il a failli prendre une baffe.

Prof de maths… En faut-il du désœuvrement, et que ne dira-t-on sur l’enfance maltraitée qui produit de telles incongruités, pour envisager un métier aussi con que prof de maths.
Non mais je rêve !!
(Que se rassurent les pédagos nombreux à lire ce blog, la baffe n’avait pas pour but de le châtier, mais de lui remettre les idées en place, par un simple effet mécanique, de transfert d’énergies, c’est de la physique pure en fait).

Qu’avait donc subi ce pré-pubère pour se dessiner un avenir aussi radieux à la limite du pittoresque ????

Mais foutre-dieu !!!! Mais à cet âge on veut être footballeur !!! Ou pompier !!! Et les filles, danseuses au Crazy Horse !!!! Mais bordel !!!! Mais tout fout le camp !!!

Prof de maths. J’en ai entendu des foutaises dans ma vie mais des comme ça, j’ai beau chercher, nib.

M’avait pris comme une envie à l’époque de lui imprimer sur le coccyx la marque de mes lacets, mais comme tu le sais cher lecteur, il n’y a guère de choses à remettre en place en cet endroit, aussi m’étais-je ravisé, et l’avais-je pointé du doigt le mettant à l’index, l’offrant à la vindicte de l’effectif, avec ce commentaire malicieux :
— Oh lui !!! Y veut être prof de maths !!!!
Il n’en fallut pas plus pour déclencher les hostilités, et le pleutre subit une risée immonde, une lapidation obscène, que dis-je, une coulée pyroclastique dévalant du fin fond de la classe à la vitesse des vents catabatiques, dans un fracas assourdissant, laissant cette déjection de pétoncle à sa morne ambition.

Et j’eus honte.

Pour lui.

(Qu’est-ce que c’est agréable d’écrire des conneries, sans dèc, je me bidonne tout seul, et toi lecteur ??? Non ??? Tu veux que je te dise ?? Approche un peu… VA TE FAIRE CUIRE UN ŒUF !!!!)

Mais revenons-en à l’exalté de la classe, car non mécontent de ma vilenie à son endroit, je le provoquai sans état d’âme une nouvelle fois, sûr de mon fait, en m’adressant aux 6e4 :

— Et prof de techno ??? Hein ??? Qui parmi vous envisage d’être prof de techno ???? Hein ??? Qui qui veut ??? Levez bien la main, je vois pas bien…

Mais à ma grande surprise, les regards se détournèrent, qui vers le plafond, qui vers le plancher, et quelques toussotements dirent leur gêne. À cet instant, nous aurions pu entendre les mouches voler. Mais en fait non, car même ces dernières avaient interrompu leur vol, c’est vous dire l’embarras. Choqué par leur silence, empli de désarroi, et penaud, je me rendis au fond de la classe et à l’évidence : mes 6e4 avaient de l’ambition.

Il me fallait en avoir le cœur net :
— Prof de techno ça vous fait pas envie ???? C’est vrai ??? Non c’est pas vrai, vous plaisantez, vous me taquinez hein ??? HEIIIN ??? OOOOOOOOH !!!!! Quémandai-je la gorge nouée et l’estomac dans les talons.

Les regards reprirent l’auscultation détaillée des murs, suivant d’un œil langoureux les fissures louvoyant vers les plinthes déposées, puis fixèrent le faux plafond, dénombrant les dalles en polystyrène finement piquetées d’immondes taches d’encre, vestiges des mémorables concours de lancer de cartouches, et longèrent le sobre carroyage jusqu’au chambranle de la porte, dont les gonds fiers et conquérants firent l’objet de toute leur attention. Puis d’aucuns fouillèrent leur cartable afin de masquer leur embarras, gagnant de précieuses secondes, tandis que d’autres taillèrent leurs crayons, se donnant contenance et devisant à voix basse, m’ignorant superbement.

Sales morveux.

Ainsi donc, la race des profs de techno se trouvait menacée d’extinction, et la terre par là même, d’invasion par les profs de maths. Je me devais d’envisager de léguer mon gène technologique dans une banque spécialisée, lorsque soudain :

— Si, moi m’sieur, j’aimerais bien…

Ce bon vieux Bourzig.

— Mais m’sieur heu… faut faire des études ???
— Mais pas du tout Bourzig. Il suffit de te présenter dans le collège de ton choix, de frapper à la porte et de dire « bonjour, je viens pour la techno » et le tour est joué.
— Et ça gagne bien ??
— Par rapport à un pauvre, pas mal oui. Par rapport à un riche, pas tant que ça.

Ainsi, bien qu’encore convalescent de son pétage de bras, et par souci de gentillesse sans doute, mon corrodé des coudes me tendait une opportune roue de secours. Mes yeux humides embrassèrent l’horizon, je fus pris d’extase et jugulai ma ferveur retrouvée. Bourzig offrait au monde reconnaissant le salut de l’espèce. Toutefois, à la vue de sa roue de secours, dont le pneu rechapé ne m’avait échappé, j’émis quelques doutes quant à l’ambition de mon atrophié du biceps. Mais je préférai le remercier, lui dire que c’était l’intention qui comptait, sa vocation, que dis-je, sa foi, et qu’il ne lui restait plus qu’à évangéliser le jury du concours.

Oh bien sûr, la classe frissonna de remous ricaneurs à l’annonce de sa confession.
Mais je les comprends. Et faire croire à des incrédules que l’incroyable est crédible, est un véritable chemin de croix.

De Lorraine.

Bourzig se met en quatre

Il s’en passe des choses en 6e4.

Figure-toi cher lecteur que Bourzig s’est pété les deux bras.

Oui, Bourzig est arrivé en classe les bras tout pétés.

Et du coup, tandis que Bourzig se posait, une question en fit autant : mais comment Bourzig s’y prend-il pour nous étonner chaque jour un peu plus ????

En fait, c’est assez simple.

Bourzig obtint son premier bris en présence de Fanny et Amina, auxquelles il expliquait le fonctionnement du deltaplane, sautant d’un cerisier du coin pour simuler l’envol majestueux de l’aéronef.

Mais hélas sans deltaplane, une erreur de jeunesse sans doute, ceci expliquant cela.

Le deuxième bris lui fut octroyé sans témoin, dans l’entrepôt familial, où Bourzig se mélangea les espingouins sur des poireaux épars et rampants, et belliqueux, car il faut le savoir, le poireau peut être velléitaire.
Et se péta le bras restant, alors qu’il tentait assez intuitivement dois-je dire, de s’en servir comme amortisseur à la place du nez.
Mais hélas, celui-ci péta sous la charge, le nez finissant quant à lui, dans un très bel ensemble de boutures diverses et quelques chrysanthèmes en attente de stèle, où son boutonneux appendice ne déparait pas.

Après avoir subi la branlée d’usage lorsqu’un gamin se casse la gueule, car tu le sais cher lecteur, les gamins tombent rien que pour nous faire chier, Bourzig investit dare-dare les urgences de la clinique locale flanqué de ses père et mère, et devint assez rapidement la mascotte du service chirurgie, le personnel soignant ayant du mal à se départir de hoquets intempestifs liés à des fous rires difficilement contenus, un humour de salle de soin plutôt bon enfant, mais assez trivial dirons-nous, bien que débonnaire et de bon aloi, ce qui ne fut pas sans conséquences sur la mortalité du jour.

Et j’eus une pensée émue pour sa maman.
Une maman Bourzig certainement catastrophée, car bien que sachant son rejeton peu à l’aise des mains, découvrait qu’il n’en était pas pour autant plus dégourdi des pieds.

Quant à nous, quelle ne fut pas notre surprise de découvrir que Bourzig avait des bras.
(Eh oui, c’est aussi comme ça avec les êtres chers, c’est souvent lorsqu’ils s’en vont, qu’on s’aperçoit qu’ils étaient là.)

Je remerciai en mon for intérieur Dame Nature de nous avoir dotés de membres en double exemplaire, mais constatai hélas, que pour Bourzig, ce n’était pas suffisant.

Oh bien sûr, Bourzig subit quelques moquades, mais à dire vrai, il devint surtout une star.

Oui cher lecteur, ce matin-là, a star is morne.

C’est donc cimenté de frais que mon fêlé des radius, Bourzig 1er, expérimentait sa nouvelle vie de concassé du cubitus, entouré de sa cour. Trapugne affecté aux opérations de portage (de cartable), Brizouille dégageant la voie, et Fanny aux écritures, car mon fracassé des avants-bras ne pouvant plus écrire, se trouva conséquemment analphabète des mains.

Je dois à l’honnêteté de dire que sa production en fut peu affectée, Bourzig n’étant pas du genre à barbouiller d’inepties ses cahiers de collégien, à tartiner plus qu’il n’en faut, c’est-à-dire pas du tout, ses feuilles immaculées du substrat de nos matières.
Ainsi, pendant dix jours, la gloire dessina ses lauriers au-dessus de Cesar Ruptus Cubitus, son épopée devint notoire au réfectoire, et lui, prioritaire aux sanitaires, ou l’inverse, sais plus. Et l’objet de toutes les attentions de la part des filles, qui comme tu le sais cher lecteur, ont de naissance le gène infirmier.

Fanny surtout, très émue, ne fut pas insensible à l’aura nouvelle du bétonné du jour, car ce dernier avait su ajouter à sa galanterie, le charme discret de sa cimenterie.

Ainsi donc Bourzig glandait des bras, bras qu’il s’était employé à préserver des aléas de l’action, à conserver en parfait état, tout neufs, intacts, laissant entrevoir l’épitaphe de sa tombe future : « Ci-gît Bourzig, ancien de 6e4, passé de vie à trépas, la gueule fatiguée, mais les bras tout neufs »

Car il faut bien noter que Bourzig respecta scrupuleusement sa prescription médicale de ne surtout rien faire, et à plusieurs reprises il rappela que c’est fort de l’aval de la médecine, qu’il pratiquait la glandouille comme thérapie.

Et c’est ainsi que tout alla pour le mieux, Bourzig vivant intensément ses deux semaines d’assistanat, jusqu’au jour où je posai la question qui le déposa :
— Hé bé, et tu fais comment pour faire pipi ???

Question essentielle s’il en est, la seule qui me vint à l’esprit, mais je suis un esprit si simple cher lecteur.

Ma question sonna le glas de la star, et il chuta lourdement, une troisième fois, mais de son trône ce coup-ci, baissa la tête confusément, ne pouvant révéler que c’était maman qui s’y collait.
Je mesurai l’humiliation de mon interrogation, mais ne pus m’empêcher, et ne fus pas le seul, à imaginer le cocasse de la scène. Les filles de la classe emboitèrent mon pas, et en gloussèrent, puis en pouffèrent, et pour finir, s’esclaffèrent, car tu le sais cher lecteur, les filles ont de naissance le gène moqueur.

Ainsi donc maman Bourzig se livrait au déboutonnage de braguette afin que le Casanova des 6e4 s’adonnât au pissou.

Et je dois confesser cher lecteur, que je regrette Ô combien ma question, qui se voulait seulement indiscrète mais non méchante, et je ne te cache pas que c’est empli d’émotion, de poser des questions aussi cons, que je vis rougir au loin mon bel emplâtré.

Depuis, Bourzig est rétabli, radius et cubitus ont retrouvé une certaine unité, la vie a repris son cours et les cours leur vie, mais je crains que ces chutes à répétition de mon « pas dégourdi des pieds », mettent un terme à ses rêves de zidaneries.

Habillé pour l'été par les 6e4

Et bien voilà.

Le dernier cours avec les 6e4.

Eh oui, pour cause de brevet, la semaine dernière, c’était la dernière séance, et le rideau sur l’écran est tombé.
(Et hop, l’air de rien, une référence littéraire !!! Et une !!!).

Mes 6e4.
Que je ne retrouverai certainement pas l’année prochaine, car à la suite d’une mystérieuse métamorphose estivale, les 6e4 deviendront 5e4, et même parfois 5e2, ou 5e1, ou 5e6, à dire vrai, tout est possible.
Il en est ainsi tous les étés, et visiblement ça n’émeut personne.

Je décrétai donc récréative la séance du jour.

Et c’est avec émotion que je les observais s’adonner aux jeux de leur âge, à savoir, comparer leur appareil dentaire, se moquer des plus faibles, et pour les filles, échanger leurs tongs pour voir.
Enfin bref, rien de bien transcendant quoi.

À un détail près, car je remarquai du coin du l’œil la carte et l’enveloppe qui passaient discrètement de table en table, afin que chacun écrivît son amour pour le prof de techno (bibi), que ses vacances lui soient douces (t’inquiète gamin, avec mon charter pour Mayotte, t’es pas prêt de me revoir), son regret que tout ce bonheur s’arrêtât soudain (NDA : regrets non partagés), et l’envie irrépressible de le retrouver à la rentrée (oh oui, vivement, ohlala, qu’est-ce que ça va être long !!! Ahahahahaha !!!).

Mais ce que j’ignorais, c’est que d’autres choses se tramaient et que je n’étais pas au bout de mes surprises.

À mi-séance, Fanny, en tant que déléguée m’interpella :
— M’sieur, on voudrait vous dire quelque chose et pis aussi autre chose… aussi…

Vous imaginez ma surprise.

Je tombai des nues.

— Oui mon enfant ???? Quel est l’objet de ta requête ???
— Ben… de la part de toute la classe… heu… et ben…
Les autres :
— Ben allez !! Dis-lui !!!
— Oooh !! Une minute quand même !!!
— Vous laissez Fanny s’exprimer oui ??? Ou merde ????
— Alors de la part de toute la classe… heu… sauf Benjie qu’a pas payé…
— J’ai dit que je payerai demain !!!!
— Oui bon écoutez, vous êtes gentils, laissez parler Fanny… Benjie qu’a pas payé, quel radin çui-là…
— On vous offre cette carte qu’on a tous signée…
— Ooooooooh !!! C’que vous êtes gentils !!! Ben ça me touche beaucoup et… Ooooooh !!! J’avais pas vu !!! Avec un bébé lapin derrière !!!!!! Que c’est mimi…
— Voilà, et on vous offre aussi ça, mais là les mamans nous ont aidés pour choisir, enfin, ma mère, celle d’Amina, mais pas celle de Bourzig…
— Hé m’sieur elle pouvait pas elle avait vidange !!!!
— Pas grave Bourzig… alors voyons voir… mais c’est un bien gros paquet dis-moi… avec un bien bel emballage… des années soixante-dix visiblement… Ooooooooooooooh !!!!!!!!!!!!!!! Voyez-vous ça !!! Un tricot de corps !!!!
— Heu non, c’est un tee-shirt en fait…
— Ouaaaaaaaaaaaaaah !!! Et blanc en plus !!!!! Si je m’attendais alors…
— Voilà et on l’a tous signé, avec plein de couleurs, et vous avez vu… on a écrit « À monsieur Le Prof qu’on adore »…
— Et bien les p’tits loups, qu’est-ce que ça me fait chaud au cœur…
— Mais faut pas le passer à la machine, et pas trop le mettre quoi…
— Ok, mais je le conserverai précieusement… merci à tous, du fond du cœur… ah ben ça alors…

Bien.

Après ces effusions devant lesquelles vous sanglotez sans aucune pudeur et avec une pitoyable complaisance chers lecteurs, et plutôt que de vous noyer dans ce pathos intégral, je vous propose de revenir un instant sur le fameux tee-shirt blanc.

Parce que les mamans, quand elles l’ont acheté, elles n’ont certainement pas voulu prendre de risque avec la taille, donc elles ont pris grand large voyez, que ça fasse comme une petite robe quoi, mais courte la robe quand même, et encore, je me suis contenté de le coller contre moi, juste pour voir, et surtout pas de l’essayer, j’ai encore tout de même le sens du ridicule, et malgré bien des années d’enseignement, un reste d’amour propre.

Alors je l’ai assez vite replié pour le ranger dans le cartable avant que l’un d’entre-eux ne me demande de l’ess…
— Hé m’sieur vous l’essayez ???

Et merde.

— Heu… quoi ??? Le tee-shirt là ?? Ah ben ça tombe bien, j’allais le faire…

Plus le petit bonus pour faire mon intéressant :
— Mais vous faites pas de photos les enfants, vous êtes gentils hein… ahahahahahah !!!

Ce qui déboucha inévitablement sur :
— Ben pourquoi m’sieur ???

Pourquoi pourquoi, y sont marrants eux, et pourquoi pas tant qu’on y est mettre une photo sur le site du col…
— Hé m’sieur !!! Comme ça on la mettrait sur le site du collège pour que les parents y voient !!!!
— Ben voyons, tu m’en diras tant…
— Ooooooooooh !!!! Allez m’sieur !!!!!!!

Que voulez-vous que je fisse ???

Il était donc écrit que ma générosité me perdrait avant que le diabète ne me gagne.

Et oui, voyant leur incompréhension, leur déception, pis bon, c’est mes 6e4 quand même, j’ai accepté d’immortaliser ce moment précieux, et qu’il soit affiché sur le blog de l’établissement.

Ainsi donc cher lecteur, il existe un blog de collège, où tu peux voir une photo de moi en tenue sexy, avec l’air très intelligent du gars qui s’est fait prendre la main dans la culotte. Et bien sûr, tu serais curieux de la voir cette photo, alors je vais te donner le lien de ce blog.

C’est ça oui, tu peux toujours courir.

(Après la narration de cette anecdote croustillante, mais fondant à l’intérieur, je te propose lecteur d’enchaîner dans une ronde échevelée sur la surprise suivante.)

Surgissant du fond de la salle, Bourzig s’approcha avec un petit air que je ne lui connaissais pas, et me tendit un sac.
— Ben c’est un cadeau, c’est de la part de ma mère…
— Ah bon ?? C’est pas un cadeau de toi ???
— Ben aussi oui…

Je saisis délicatement le sac Auchan, écrin précieux aux mille reflets nacrés contenant l’offrande de maman Bourzig, et l’entrouvris curieux et vaguement inquiet, avant que de m’exclamer :
— Oooooooooooh !!!! Mais fallait pas !!!!

Et c’est sous les yeux ébahis de tous les 6e4 que je sortis avec une infinie précaution, telle une hostie rédemptrice que l’on retire du calice, une superbe botte d’asperges aux extrémités langoureusement tendues vers Neptune, prolongeant des tiges flamboyantes aux blancheurs immaculées et finement veinées d’un peu de terre du pays, l’ensemble étant enrubanné en son milieu d’un chatoyant et coquet élastique de couleur pourpre, pour que ça tienne bien.

— Des asperges !!! Et bien écoute Bourzig, je ne sais que te dire, en plus j’adore ça, mais tu lis dans mes pensées ou quoi ??
— Ben un jour vous avez dit que adorez les légumes…
— C’est vrai… et l’info est arrivée jusqu’aux oreilles de maman…
— Oui… et elle aime bien les asperges…

Je remerciai Dieu au passage que dame maman n’ait préféré les topinambours, et j’opérai un rapide panorama de la classe afin de m’assurer qu’il n’y avait pas foutage de gueule sous roche, mais pas du tout, l’effectif semblait radieux et aux anges pour moi, j’adoptai donc la posture du ravi de la crèche.

— Eh bien Bourzig, je ne sais comment te remercier, les mots me manquent…
— Et des asperges, y’en a vingt-quatre, comme les 6e4… vous pouvez vérifier…
— Tiens donc… quelle curieuse idée…
— Allez-y, vérifiez…
— Et comment que j’vais vérifier… vingt-quatre asperges pour vingt-quatre élèves… comme c’est astucieux…
— Et cinq minutes à la cocotte elle a dit ma mère…
— Qui ?? Les 6e4 ??? Ahahahahahahah !!!! Hum… ok, dix minutes, j’ai bien noté…

Ainsi donc chaque élève de 6e4, voulant graver en ma mémoire les instants précieux de cette année ensemble, avait mandaté une asperge pour toucher mon cœur d’artichaut. Asperge dont la troublante analogie au cierge, que l’on peut supposer brûlé à ma gloire, ne t’avait échappée cher lecteur.
Mes chers 6e4, qui par le don d’une denrée périssable, et par l’art subtil de l’antiphrase potagère, exprimaient le vœu de faire de ces moments partagés des souvenirs impérissables. En cet instant, nous procédions par une poignante métaphore agricole, à l’échange solennel des fruits du savoir que j’avais dispensés, contre les légumes de leur infinie reconnaissance, résumant une année d’instruction en une puissante symbolique rurale et nourricière.

— Pis ma mère elle a dit que c’est les dernières de la saison… vous avez de la chance…
— De la chance ?? Je suis verni tu veux dire, la baraka ouais…
— Sinon maintenant, c’est les pommes de terre nouvelles…
— Non ben tu vois, j’aime autant les asperges…

Je remerciai à nouveau notre Seigneur que tous mes élèves, environ deux cent cinquante, n’aient eu l’idée de se pointer avec une pomme de terre en guise d’au revoir, car j’eusse été quelque peu gêné de traverser la cour en tirant un sac de quarante kilos de patates, ce qui aurait pu ternir mon image de dandy, altérer sensiblement ma démarche chaloupée, et subtilement affecter mon port de tête. À moins d’attendre la tombée de la nuit afin de m’assurer d’une totale discrétion, mais restait le risque de déclencher l’alarme et de voir débouler la gendarmerie. Et allez expliquer vous, à des gendarmes médusés, voire un brin soupçonneux, ou complètement hilares, votre présence à onze du soir dans une cour de récré à tirer un sac de patates.

— Un discours !!!! Un discours !!!! Allez m’sieur !! Un discours !!!! Un discours !!!!

Que c’était charmant.

Mais je ne pouvais faire moins.

— Eh bien d’accord… alors heu… Entre ici Bourzig avec ton cortège d’asperges !!! Ahahahahahaha…
— ?!?!
— Oui alors heu… merci pour tous ces précieux cadeaux qui me vont droit au cœur, et pour l’un d’entre-eux, droit dans la cocotte, et sachez que j’avais bien pensé moi aussi à vous apporter des gâteaux, mais j’ai pas pu, parce que je les ai tous mangés, parce que je suis incapable de garder des gâteaux plus d’une journée, croyez bien que je le regrette, d’autant qu’ils étaient super bons, et que vous vous seriez régalés, et ça me brise le cœur, oh que je suis malheureux, mais comme vous le savez, c’est l’intention qui compte, et la mienne était bonne, et rien que ça, je sais que ça vous comble de bonheur, mais ne me remerciez pas, c’était de bon cœur…
— ?!?!
— Voilà…
— Bouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuh !!!!!!!!!!!!! Remboursez !!!!
— Qui a dit « remboursez » ?!?!!
— …
— Mais je plaisante !!! Allez, j’ai amené cinq Brossard au chocolat, normalement y’a de quoi étouffer toute la classe… Allez, Fanny et Bourzig, vous servez tout le monde, et s’il vous plait, vous tous, n’en mettez pas partout, merci…
— Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !!!!!!!!!!!

Et voilà, tandis que les 6e4 se sustentaient, je passai en revue le matériel, vérifiai les ordinateurs, virai les images pornos mises par les 3e en fond d’écran, sans doute un dernier clin d’œil ému à leur prof de techno, alors j’essuyai négligemment les quelques larmes s’écoulant de ce trop plein d’émotions. Avant que d’autoriser les 6e4 à recouvrir d’une épaisse couche de craie mon joli tableau, créant au passage un épais nuage de fumée, et ce, dans un infâme bordel.
Puis la sonnerie précipita les loupiots hors de la salle dans une cacophonie indescriptible alors que Christophe arrivait, manquant se faire écrabouiller par la meute déchaînée.

Sacrés gamins va.

— Comment va le père Christophe ???
— Va bien… oh des asperges, t’as fait ton marché avant de venir ??
— C’est les gamins, en cadeau de fin d’année…
— Ben dis donc, y se sont pas moqués de toi… ahahahahahahahahah !!!!

Ainsi donc il était écrit que je boirais le calice jusqu’à la lie.

Ensuite, Christophe m’aida à faire le ménage, car visiblement j’avais oublié de dire à mes 6e4 de ne pas en mettre partout, et nous devisâmes longuement balai en main sur l’avenir de l’humanité, avant que d’être saisis par une furieuse envie de déconner, et de nous battre avec les balais, vous avouerez que c’était tentant, et péter un néon au passage.

Alors je rejoignis la fenêtre et fixai l’horizon.

Christophe s’approcha, me tendit mes lunettes de soleil (de superbes Ray Ban modèle Aviator, putain c’te classe !!), car lui seul savait lire l’émotion derrière cette décontraction musculaire de façade, cette beauté d’une virilité simple, voire simpliste, ce hâle discret rehaussant ces sémillantes pommettes, cette élégance droite aux lignes épurées, ces pectoraux saillants dominant ces abdos excessifs, ce corps flamboyant à la plastique délicatement ouvragée (ouais heu… je décris de mémoire hein, on est d’accord, tout n’est pas rigoureusement exact, j’essaie d’aller à l’essentiel quoi), et me glissa les rênes de mon cheval, il était temps de reprendre mon chemin.

Reprendre mon chemin sur le long sentier épineux qui mène à l’indicible grâce, où chaque pas te rapproche inexorablement de l’ultime transcendance, où chaque jour mille épreuves entraveront ta quête, à la recherche de l’inaccessible étoile, car tel est mon destin, ma quête, la quête de mon graal, mon unique graal : le nichon absolu.

Et je m’en vais au vent mauvais, bravant couettes et oreillers, pourfendant strings et bonnets…

La gloire de Charly

Drôle de blague pendant le cours avec les 6e4.
Figure-toi cher lecteur que pendant que j’exposais les vertus du polypropylène et autres joyeusetés concernant le polychlorure de vinyle à mes 6e4 ébahis, un évènement a chamboulé la classe, après l’avoir traversée.
(Cette histoire est basée sur des faits réels, je le précise, car sans ça, je ne le préciserais pas.)

Il était 8h44, je livrais donc comme à mon habitude un exposé brillant à mes jeunes manants, quand soudain, une chose immonde et poilue apparut entre mes jambes : une souris. (Oui je sais ce que tu as pensé cher lecteur, t’es vraiment un gros dégueulasse. Inspire-toi des lectrices qui elles n’ont pas l’esprit aussi mal tourné)

Je savais mes cours intéressants, mais pas au point de passionner les souris du quartier, aussi j’eus un mouvement de surprise en voyant le micromammifère jaillir de nulle part pour aller je ne sais où.
J’avoue une certaine tendresse pour les animaux (sauf peut-être pour le cobra, et le crotale aussi, je le reconnais, et je m’en excuse), mais l’effet de surprise aidant, j’improvisai et lâchai ce commentaire peu flatteur pour notre visiteur, mais heureusement du bout des lèvres :
— MAIS PUTAIN C’EST QUOI CE BORDEL !!!!!!!!!!!!!!!!
Rassurés par ma remarque, les 6e4 grimpèrent illico sur leur chaise en poussant des cris d’orfraie.

Ah cher lecteur, tu m’aurais vu sautiller telle la gazelle pour échapper au monstre et me précipiter derrière mon bureau pour analyser froidement la situation. Où là, accroupi, après quelques secondes de réflexion-répit, je passai courageusement la tête au dessus du bureau et regardai les élèves :
— Elle est où ????
— ELLE EST LÀÀÀÀÀ !!!!!! Clamèrent comme un seul homme tous les enfants.
— OÙ ???? Fis-je avec cette désinvolture frisant l’insolence qui me caractérise et que tu adores tant cher lecteur.
— LÀÀÀÀÀÀÀÀÀÀÀÀ !!!! SOUS VOS PIEEEEDS !!!!! Braillèrent les élèves qui prirent soin d’annoter leur message de mille petits détails permettant de localiser l’intrus.
— PUTAIIIIIIIIIIIIN !!!!!!! Rétorquai-je non sans arborer ce petit air canaille qui explique en grande partie mon succès à la boulangerie, et que tu m’envies tant cher lecteur, tout en rejoignant la porte, toujours accroupi, donc façon kazachok, où je savais trouver les accessoires qui me permettraient d’affronter le fauve.

Et c’est ainsi qu’affublé d’un balai en main gauche, et d’une pelle en main droite en guise de bouclier, tel Gladiator vs Speedy Gonzales, j’avançai à pas menus en direction de l’établi devenu visiblement l’antre de la bête immonde. J’étais prêt à traquer le monstre pour assurer la survie de mes 6e4, lesquels semblaient dubitatifs quant à ma méthode, mais t’inquiète gamin, je maîtrise la force.

À un mètre de la cible, distance de sécurité que j’estimai nécessaire pour éviter que la bête ne me saute à la gorge pour me vider de mon sang, je m’arrêtai et tendis perfidement mon piège, car tu l’imagines bien cher lecteur, j’avais une stratégie : le piéger à l’affect.
— Petit petit…
Fis-je non sans malice à destination de l’immonde mammifère :
— Où qu’il est le petit…

Mais nib.

La boule de poils déboula tel un zip devant moi, passa à la vitesse V de la droite vers la gauche se précipitant sous une pile de feuilles de plastique au fond, me faisant faire un saut vers l’arrière d’à peine cinq mètres tandis que les élèves solidaires m’encourageaient :
— OLÉÉÉÉÉÉÉÉÉ !!!!!!
— Ouais heu… les gamins, vous foutez pas de ma gueule ok ???

Puis je demandai le silence :
— Chuuuuuuuuut !!!!
Je m’agenouillai et collai mon oreille contre le sol, technique infaillible pour repérer une souris au galop et estimer sa direction… chuuuuut… mais visiblement la gueuse se tenait immobile, maligne qu’elle était, c’te garce, et semblait frotter ses petites pattes, enfin, à en croire les vibrations du sol (je sais, suis trop fort).

Ainsi donc la bête voulait en découdre.

Soit.

J’acceptai le challenge, et décidai que la lutte serait sans pitié, aussi je m’adressai directement à elle et lui tins à peu près ce langage :
— Ok, tu l’auras voulu. (Tu frémis lecteur ??? Écarte tes gosses du PC, merci)
— Monsieur vous la tuez pas hein ?!?!
— Laisse-moi faire petite…
— Oh nooooooooon !!!
— Les filles, ne regardez pas…

Mais comment leur dire que l’homme parfois pour sauver les siens se doit d’être sans pitié ???

— Mais m’sieur c’est juste une p’tite souris…

Ça, c’est vite dit.

Je respirai profondément, abandonnai tout état d’âme, et muai intérieurement en killer, on allait voir ce qu’on allait voir. C’est qu’il ne faut pas trop le titiller le Charly, car sous son petit air mutin (tu verrais lectrice comme je suis craquant), tu dois le savoir cher lecteur, se cache un féroce carnassier (tu frémis lectrice ??? Tu m’étonnes).

Je tapotai le sol avec le balai, pour la faire sortir de sa cachette, malin le Charly, prêt à bondir sur elle.
Et là, bingo !!!
Elle jaillit par la droite, telle une fusée poilue, et juste avant qu’elle ne se planque de nouveau, je plongeai sur elle, la pelle en avant, m’embringuai dans un cartable, et m’affalai direct et sans intermédiaire, renonçant sans hésiter à toute forme de pudeur, en faisant un méga plat sur le ventre, encore mieux qu’à la piscine dis donc, pour me retrouver en position de combat, à savoir, le nez dans la pelle, le balai enfoncé dans la joue, et les gamins se mirent à gueuler :
— Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !!!!!!

Puis je rampai rapidement dans sa direction, et tournai sur moi-même pour feinter, et bing, je heurtai l’établi avec la tête. C’est donc à moitié sonné, et quasiment aveugle, que je tendis la main vers l’immonde, et que je la choppai par la queue (tu peux faire une pause lecteur, je sais, c’est insoutenable) tandis qu’elle continuait à courir, la salope, mais en surplace, alors craignant qu’elle me traîne sur les trois derniers mètres, avec l’autre main je m’accrochai désespérément à l’établi, je l’avais !!!!!!!!!! JE L’AVAIIIIIIIIIIIIIIIS !!!!!!!!!!

Ouf. Mission accomplie.

Je me relevai, vidé, ému, et tel Marcel dans « la gloire de mon père » je brandis tel un trophée l’abject prédateur, sept centimètres de pure barbarie.
Les moufiots applaudirent, et je dois bien admettre que ma modestie naturelle en prit un coup, et j’en fus gêné, mais très peu en fait. Et ils se pointèrent pour l’observer et lui caresser le museau, lui donner un nom, d’où un débat acharné, mais je coupai court à leurs suggestions naïves, et j’imposai à tous un nom plus en rapport avec la férocité de la chose : Raptor.
Puis je fixai l’horizon au loin là-bas, le regard embué, si fier d’avoir sauvé mes 6e4, et convaincu que le soir venu, dans les chaumières, les loupiots ne manqueraient pas d’évoquer la gloire de leur prof de techno, ce héros. Puis ils proposèrent de lui rendre la liberté, et comme j’avais eu affaire à un valeureux guerrier, grand seigneur, j’acceptai leur requête, ouvris la porte du fond, et ils lâchèrent le fauve.
— Hé m’sieur !! C’était bien rigolo !!!
— Oh ne me remerciez pas les enfants, je n’ai fait que mon devoir…
— Mais on vous a pas dit merci…
— … Mais c’est aussi ma mission, préserver l’intégrité physique de mes élèves…
— Mais m’sieur, c’était une toute petite souris toute gentille…
— … Quitte à donner ma vie pour ça, je suis ainsi fait, je n’ai aucun mérite… non c’est vrai, vous me gênez…
— M’sieur, on note quoi sur le polypropylène ???
— … Mais je vous comprends, l’admiration ne se contrôle pas, bon allez, je vous signe un petit autographe, mais vite fait, on a du boulot quand même…

Le mot magique

(Attention, l’histoire qui suit ne présente aucun intérêt. Elle peut par contre représenter un excellent test pour votre fil RSS.)

Ce jour-là, Trapugne et Brizouille prirent à parti mon Bourzig pour je ne sais quelle obscure raison. Mais comme tu le sais cher lecteur, bien souvent, l’élève a ses raisons que l’enseignant ignore.

Mais quel crime avait donc commis le sieur Bourzig pour déclencher un tel courroux et animer ainsi les deux momies ???

D’après Imad, ces deux-là, pour le dernier contrôle de l’année avaient révisé ensemble, et du coup ont obtenu une note au dessus de la moyenne. Oh bien sûr, pas beaucoup plus, mais suffisamment pour créer un précédent.

En procédant de la sorte, sans le savoir, les deux mousquetaires firent scission.

Bien sûr, Bourzig ne l’entendit pas de cette oreille et fit moult réprimandes aux deux larrons, les traitant, je cite, de : « fayots ». Je dois confesser qu’après avoir observé ces deux-là passer des heures et des heures, et des journées, et des mois, à s’identifier au papier peint, ou selon la forme, à une chaise, les voir ainsi adopter le statut de travailleurs intérimaires me rendit perplexe à mon tour. Mais admettons, et mettons cela sur le compte d’une distraction de leur part.

Et c’est ainsi que d’invectives en joutes assassines, des profusions de quolibets succédèrent aux joyeusetés diffamantes, et je vis mon Bourzig succomber au rapport de forces et se transformer peu à peu en moins que rien, réduit par leur venin à l’état d’immondice.
Et autant de sceaux d’infamies et autres brouettes de bile déversés laissèrent Bourzig outragé, Bourzig brisé, Bourzig martyrisé, mais Bourzig libéré.

Abonné depuis belle lurette aux chamailleries de cet âge, je ne prêtai qu’une oreille distraite, veillant seulement au respect de la langue, qu’ils n’en vinssent point aux mains, et j’attendais serein l’inévitable dérapage qui ne manquerait pas de me faire poiler intérieurement.

Bourzig tenta bien quelques sorties, bafouillant de rage, mais quand ce qui se conçoit mal s’énonce tout aussi mal, et quand les mots pour le dire n’arrivent pas vraiment, l’élocution approximative résultant ne fait que vous enfoncer un peu plus. Jusqu’à ce que n’en pouvant plus de colère, le belligérant Bourzig abandonne toute retenue et dise l’indicible, nomme l’innommable, prononçant le mot fatal que je vous livre chers lecteurs, non sans gêne croyez-moi :
— Allez vous faire enc?ler !!!!

En faut-il de la colère pour préconiser à autrui pareille intromission.

Malgré la précaution prise d’exprimer sa suggestion à mi-voix, le mot jaillit tel un geyser du fin fond de la classe et parcourut à la vitesse du son en de splendides ondes concentriques l’espace nous séparant. Puis, l’infamie vint tournoyer autour de mes sublimes pavillons et titiller mes limbes, pour ensuite caresser en de gracieuses volutes le duvet soyeux de mon oreille interne. De là, à la vitesse de la lumière, surfant sur d’infimes ondes électriques aux allures sinusoïdales, le vœu atteignit mon cortex, et je frôlai le collapsus.
Quant aux élèves, leurs yeux pointèrent dans ma direction, comme unis par un strabisme convergent et collectif, puis attendirent ma réaction.
La voici, dans sa version allégée :
— Qu’est-ce que je viens d’entendre ????

L’auteur de l’ignominie se garda bien de réitérer son élégante invite aux deux lascars, on peut le comprendre, et je n’étais pas con au point d’imaginer qu’il la répétât, mais comme tu le sais cher lecteur, il en va des réparties comme de certaines salles de sport, elles permettent aux neurones de s’échauffer avant que de pénétrer dans l’arène.

En état de choc, à deux doigts de l’évanouissement, m’apparut en une fulgurante vision mon vénéré Maître Shar Li. Ce dernier savait dans son immense sagesse instiller selon une stricte posologie quelques gouttes de sa science à ses humbles disciples, et distribuer dans sa grande mansuétude les suppositoires de la connaissance, seuls remèdes à notre impéritie.
Ses mots résonnent encore en ma mémoire :
« Car vois-tu petit scarabée, sur le long chemin qui mène à l’ultime transcendance, où chaque jour mille épreuves entraveront ta quête, n’oublie pas par moment d’aller tripoter des nichons, tu verras, c’est super sympa ».

Quelle sagesse, c’est troublant.

(Les sentences de Shar Li n’avaient souvent rien à voir avec la situation, mais vu son grand âge, il n’avait plus toute sa tête, le pauvre, et question cul, c’était un sacré vieux dégueulasse, hé franchement, j’ai jamais vu un pervers pareil.)

Bon, on en était où ???

Ah oui.

Le silence se fit, enveloppant la classe telle une cellophane cristalline aux brillances diaphanes enrobant une barquette de quatre pilons de poulet fermier de chez Leclerc astucieusement disposés en quinconce et délicatement hormonés dans le respect de la tradition séculaire de nos fermes d’antan… (putain, je sais plus où j’en suis, je parlais de quoi ?? Du silence, ok. Franchement ces digressions permanentes ça m’oblige à relire à chaque fois, je perds un temps fou avec ces conneries, et le fil bien souvent. Remarquez, c’est l’occasion de corriger les fautes. Oui bon ça va, pas de commentaires je vous prie. Bon, la description du silence, c’est fait, reste plus qu’à raconter la conclusion de cette histoire à la con. Ouais, la conclusion c’est mon point faible, mais comme me disait une copine, tes introductions sont nettement meilleures, ahahahahah, elle est bonne hein ??? Moi ça me fait rire, pas toi lecteur ?? Ok. Si tu bloques sur ce genre de vannes, alors passe ton chemin et va faire un peu de ménage, parce que dis donc, comment tu fais pour vivre dans un tel bordel ???).

Allez, je reprends, faut bien finir.

Déambulant dans mes pensées, la serpette à la main, tentant de tracer un layon dans cet enchevêtrement de pensées absconses, je débouchai sur une clairière, et je vis un lapin et j’eus la soudaine révélation (putain, le téléphone qui sonne maintenant) de la réaction adéquate :
— Hééé !!! Bourzig !!! Non mais ça va pas bien non ???

(Oui, je sais, ça valait vraiment pas le coup de s’échauffer pour sortir au final une telle nullité, mais bon, s’échauffer les neurones dans une salle de sport, en même temps, faut pas rêver)

L’effet fut immédiat, les élèves rassurés par tant d’autorité et comme emportés par la discrète pertinence de ma répartie, se replongèrent corps et âmes et Stabylo en main dans l’activité du jour, tandis que j’octroyai à Bourzig une paire d’heures de retenue pour « « suggestion d’intromission dans d’obscurs orifices par personne n’ayant pas l’habilitation requise ». (Concernant l’habilitation, en fait j’en sais rien, l’intéressé n’ayant pas donné plus de précisions).

Ben ouais Bourzig, faut pas pousser quand même.

Et c’est ainsi que s’achève la narration de ce haut fait de l’épique odyssée des 6e4, dont l’émotion contenue et la consternante nullité te laissent pantoise chère lectrice, ou alors pends-toi cher lecteur (hilarant le jeu de mots non ??? Je sais c’est chiant ces parenthèses mais je suis en train d’inventer le cabotinage à l’écrit, suis trop fort).

Allez, ça ira bien pour aujourd’hui, à plus.
(Alors, ce ménage, c’est fait oui ou merde ???)

PS : ah oui, pourquoi « mot magique » ??? Eh bien parce qu’il permet d’obtenir le silence complet.
Essayez dans vos cours, ou chez vous, à table, vous verrez, c’est bluffant.

Lison de 6e4

Vous le savez chers lecteurs, j’ai un problème dans le traitement des punitions, ou plutôt dans leur attribution. Il semblerait que j’accorde le participe « puni » moins aisément en genre qu’en nombre.

Oui, je punis plus difficilement les filles.

Un vieux fond de courtoisie sans doute, la persistance d’une galanterie imbécile et surannée, incompatible avec l’application stricte des recommandations de Sainte Parité.
— Sainte Parité priez pour moi, pauvre pêcheur, et pardonnez à l’humble professeur défroqué que je suis pour cet écart en votre défaveur.
— Vas en paix Charly, tu fais tant pour les dames, je te pardonne.
— Merci ma Mère.
— Ma Sœur !!!! Goujat !!!

Bien que dans certains cas, je n’aie aucune hésitation. Comme lorsque Pitchoune traite sa voisine de chieuse par exemple. Mais là, c’est moins une sanction pour insulte de proximité que l’envoi du signe fort à son attention qu’elle en est une autre.

Lorsque pour la énième fois, Imad m’a informé que son cahier n’avait pas daigné l’accompagner au collège, l’abandonnant lâchement devant le portail pour aller on ne sait où, j’ai puni l’abandonné du jour avec tout un assortiment de conjugaisons.
Donc j’ai puni.

Normal, c’est le job.
Comme disent ces héros de films américains, visages burinés, mâchouillant et relax, et beaux en plus, après qu’on les ait chaudement félicités d’avoir dégommé une petite centaine de types à la kalachnikov.

Mais lorsque je me suis retourné, et que j’ai vu la main de Lison :
— Oui ???
— J’ai oublié mon cahier…
— Ah…

Je fus placé devant un dilemme.

Car Lison est tout simplement un ange.
D’une discrétion absolue, d’une absolue gentillesse, d’une douceur infinie, d’une infinie patience, jamais un mot, toujours au travail, même si les résultats ne sont pas toujours en rapport.

Le genre d’élève que l’on découvre par inadvertance au détour d’un cartable trois mois après la rentrée. Dont on n’a évidemment pas mémorisé le nom, car elle commet chaque jour une erreur impardonnable, celle de ne pas nous emmerder.
Car les premiers prénoms que l’on mémorise sont ceux des emmerdeurs.
Et oui, quelle injustice.
À ceci, ajoutez un petit air craintif, une timidité discrète, une de celles qui m’enchantent, qui vous change une maladresse en grâce et une hésitation en charme.

Voilà, ça y est, je recommence.

Non Charly !!!! Ne te laisse pas attendrir, c’est une petite fille certes, mais n’oublie pas ce que deviendra un jour cette choupette si fragile : une femme. Souviens-toi de ta guitare pulvérisée, fracassée sur le bord d’un évier malencontreux, puis agonisant sur le carrelage de la cuisine, anéantissant d’un coup tous tes efforts pour jouer « au clair de la lune » sur la dernière corde avec un doigt sans t’arrêter.
Alors n’aie aucune pitié, prononce la sentence.

Le genre d’élève dont on dit aux parents qu’elle devrait s’exprimer plus à l’oral, alors que l’on ne l’interroge jamais, et pour cause, on ne la voit pas.

Et ces petits yeux qui fuyaient les miens, attendant le verdict du bourreau que je suis, prête à se rendre jusqu’à l’échafaud sans dire un mot.
Je suis une brute, une sale brute.
Oh que je suis maudit !!!!

Charlyyyyyy !!! Ne te laisse pas avoir, ce sont toutes les mêmes, ça minaude, ça roucoule, et hop, deux minutes après, obligé de choper la gouttière la plus proche pour se barrer.
Ne te relâche pas Charly, ne faiblis pas !! C’est ton devoir, punir comme tu l’as fait pour Imad, il en va de l’équité, de la justice dans tes cours, de la république !!!! Et puis pense à tes essuie-glaces torturés à même le pare-brise et gisant dans ton coffre dans l’attente d’un hypothétique redressement.
— Oui ben Lison c’est pas bien ça…

Oh que c’est bien envoyé !!! Quel courage !!! Mais sais-tu que tu pourrais lui faire peur ???

Quel dilemme. Que de souffrances endurai-je !!! Mais que n’ai-je donc été gardien de phare !!!!
(Y’en a plus ducon) (Ah bon ???)

Mais que vais-je deviendre ???

Elle baisse les yeux, sent sur elle tous les regards, pour une timide, c’est terrible, je dois abréger sa souffrance, enfin, façon de parler. Mais je vois tellement de circonstances atténuantes, c’est vrai, c’est la première fois, et qui n’a jamais oublié son cahier ??? Qui es-tu toi Charly pour lui jeter la pierre ??? N’as-tu jamais oublié un gâteau au four ??? Ou tes enfants sur une aire d’autoroute ??? Dans leur couffin ???

Et ce petit air trognon, franchement, comment fait-on pour punir de tels élèves ???

Comme ça :
— Oui bon, c’est la première fois ??? Bon, ça va pour ce coup-ci, mais cahier à jour la semaine prochaine, sinon je serais impitoyable ok ????
— Ouiche.

Ouf, mission accomplie, mais bon, j’ai failli être trop cool.

Ça diffame grave chez les 6e4

Un jeudi matin comme tant d’autres.

La veille, j’avais passé une bonne partie de la soirée à dire des conneries avec mon pote Christophe.
Car je dois te faire un aveu cher lecteur, si j’écris beaucoup de conneries, saches que j’en dis pas mal aussi.

J’avais donc à ma disposition une faible quantité d’énergie, et je ne m’en cachais pas auprès des 6e4, ce qui fut d’autant plus facile, que je n’avais pas l’énergie pour.
Ouais, je sais, encore une phrase inutile, mais bof…

— Hééééé !!! Vous faites moins de bruit s’il vous plait !!!!!!

Crevant de dire ça.

Non mais c’est vrai quoi, t’arrives, t’es crevé, et eux y sont là, avec leur petite insouciance, leur petit bonheur de gosse, hé, franchement, les 6e4, j’les trouve limite joie de vivre par moment.

— Oui Pitchoune ???
— Hé m’sieur !!! Y’a Trapugne qui m’a insultée !!!

Ça commence.

Super.

— Ah bon ?!?!? (NDA : notez bien mes réparties, et n’hésitez pas à les utiliser, elles sont redoutables)
— Y m’a traitée de chieuse…

Passionnant.

Traiter Pitchoune de chieuse, j’suis pas sûr que ce soit une insulte, c’est surtout un constat implacable, et en tout cas, de la part de Trapugne c’est finement observé.
— Dis Trapugne, depuis quand on insulte les gens ???
(Ça, c’est typiquement une question idiote, car imaginez un instant qu’il vous réponde « depuis 1924 », vous avez juste l’air con, parce qu’allez prouver le contraire vous… )
— C’est elle qu’a commencé m’sieur !!! Elle a dit que j’étais un feignant !!!

Je les aime comme ça les gamins moi, quand ils communiquent.
Quand on pense qu’il existe des élèves timides et réservés, et polis de surcroît, franchement, beurk.

Puis soudain, en les écoutant, revinrent en ma mémoire en un flash-back émouvant, les paroles de mon vénérable tuteur, le très respecté Maître Shar Li (à lire avec l’accent chinois, vous verrez c’est criant de vérité) : « Souviens-toi petit scarabée, sur le long chemin qui mène à la félicité, où chaque pas te rapproche inexorablement de ton être intérieur, n’oublie pas par moment d’aller faire chier les autres, ça soulage ». (Alors ??? J’avais pas raison ???)

On reprend.

Et ça continue.

— Mais m’sieur, feignant c’est pas une insulte !!!

Ok, je vois, on enchaîne sur une étude étymologique, bah, un peu de rhétorique comme ça de bon matin, ça donne la pêche, c’est vrai, la gnak quoi, gnak gnak, et pis c’est important la quête de sens. Mais bon, qu’est-ce que j’en sais moi si feignant c’est une insulte ???
Et c’est vrai que c’est pas évident, elle l’aurait traité de connard, j’aurais préféré, c’était plus clair et ça m’aurait simplifié la vie pour la punition, mais feignant, ça se discute, c’est clair.
(On fait vraiment un boulot difficile)

— Mais m’sieur, chieuse c’est pas une insulte non plus !!!!

Allez hop, choppons le dico, alors chieuse… chieuse… ben c’est pas dans le dico chieuse (peut-être parce que nos dicos datent de 1957). Pas dans le dico, mais tout de même, chieuse, pas une insulte pas une insulte, c’est un peu plus une insulte que feignant quand même, mais c’est vrai que c’est pas du niveau d’ « emmerdeuse » par exemple, non, quand même pas.
Quoique vous me direz, je connais des chieuses et des emmerdeuses, franchement, ça se vaut, mais bon, ça se discute aussi.

Donc le débat reste ouvert.

Allez, Charly, respire un bon coup, fais mine de t’intéresser à ce qui se passe, et règle ça d’une main de maître, fais péter ta pédagogie du feu de Dieu !!!

— Hé, quand vous vous insultez, s’il vous plait, faites-le bien, c’est vrai quoi, c’est pas clair vos insultes, elles sont ambiguës, et même pas dans le dico en plus, alors la prochaine fois, soyez plus précis, ok ??? Bon, allez, pour ce coup-ci, je passe la main.

Voilà.

Encore une affaire rondement menée.

Bourzig fait le con

Pendant les évaluations, vous le savez, je sépare les élèves, un par table, et bien souvent, si l’un d’entre-eux n’a pas de place, je lui confie mon bureau.

Inutile de vous préciser qu’au début de l’année, lorsque j’ai annoncé aux 6e4, qu’il était possible de s’installer à MA place, sur MON fauteuil, ils furent incrédules et crurent à une plaisanterie.

C’est pas mon genre.

Alors évidemment, vous imaginez sans peine la fierté du 6e4 qui se voit octroyer une telle faveur, être vizir à la place du vizir, et se rendant jusqu’à l’autel où j’officie d’ordinaire, sous les regards admiratifs et envieux.

Et ce matin, c’était Bourzig.

Et pour un redoublant comme Bourzig, une telle faveur c’est une forme de reconnaissance, que dis-je, la validation des acquis, une nomination au mérite agricole, le César du meilleur décor.

Ainsi ce dernier rejoignit l’autel sous les ovations des 6e4 qui exprimaient ainsi la joie de voir leur Bourzig enfin reconnu à travers ce geste hautement symbolique : poser son popotin en lieu et place de celui de monsieur Le Prof, sur le trône, et faire grincer plus qu’à son tour les mélodieux ressorts de sa structure.

Mais bon, tout Bourzig qu’on est, et on ne se refait pas, on ne peut s’empêcher de faire un peu le con, la place s’y prête, je vous l’assure.

J’avais laissé aux gamins quelques minutes pour préparer leur copie, et s’échanger quelques informations précieuses, et je faisais mine de regarder par la fenêtre. En fait, j’observais discrètement sur cette dernière le reflet de Bourzig, installé sur le trône, qui se croyant à l’abri de mon regard s’en donnait à cœur joie, mais en silence. Et c’est ainsi qu’ayant le dos tourné, je sentais la classe secouée par moment de fous rires contenus dont il était l’épicentre.

Il fit mine tout d’abord de fouiller ma trousse et prenait l’air de m’imiter en fronçant les sourcils, adoptant des mimiques peu flatteuses à mon endroit mais assez réalistes je dois dire. Quelques fous rires ponctuaient sa prestation, et je demandais le calme, mais sans me retourner.

J’avoue que lorsque je le vis dessiner dans l’air devant lui un bedon supposé être le mien, je ressenti comme un malaise, et décidai qu’il paierait cet affront tôt ou tard. Puis il se gratta nerveusement la tête simulant mes interrogations intenses et fit mine d’engueuler lambda avec une tête si monstrueuse, si déformée par mes colères supposées, que je compris que l’on venait de quitter le simple pastiche pour la plus vile des caricatures, mais je ne pus m’empêcher de sourire, car je n’étais pas mécontent de découvrir le talent comique de mon Bourzig.

Puis, suite à la suggestion très discrète de Trapugne, en langage des signes, de chercher les réponses au contrôle, il entreprit des recherches, tout en jetant des coups d’œil rapides dans ma direction afin de s’assurer que j’étais toujours absorbé par la contemplation de la nature environnante. Il souleva la couverture du cahier de texte, puis celle du cahier d’appel, d’où il sortit le trombinoscope de la classe, qu’il exhiba tel un trophée à l’auditoire subjugué.

Oh ben dis donc alors.

Toujours à la recherche des réponses perdues, qu’il serait bien en peine de trouver, car je n’avais pas encore rédigé les questions, et toujours en m’épiant du coin de l’œil, il se leva et jeta un coup d’œil dans mon cartable, et je fus sur le point d’intervenir. Mais je décidai de ne pas réagir et de laisser à mon Bourzig ce quart d’heure de gloire de trois minutes, et vous allez comprendre, avant qu’il n’attaqua comme tous les autres le contrôle, qui serait pour lui l’occasion de retrouver un relatif anonymat, et d’imiter tour à tour et en vrac : le penseur de Rodin, le chien à l’arrêt, l’huître au repos, la moule contemplative, et j’en passe. Imitations moins glorieuses mais qu’il réussissait parfaitement.

Se penchant sur mon cartable, il eut soudain un mouvement de recul, en découvrant le contenu, et par quelques gestes affolés, il fit comprendre à l’assemblée qu’il venait de voir un truc extraordinaire. Et d’ailleurs, mesurant sans doute le risque de sa découverte, et d’avoir enfreint mon espace privatif, il se rassit illico et embarrassé jusqu’aux oreilles, il demanda une feuille pour son contrôle.

Je me retournai :
— On peut savoir ce que tu fabriques Bourzig ???
Son visage prit une teinte rosée, son regard balayant le plancher, car procédure de flagrant délit oblige, il sentit que la grêle de mon courroux allait s’abattre sur le toit de sa bêtise.

Mais il sut réagir grâce à une habile diversion :
— Heu… m’sieur, c’est le contrôle numéro combien ???

Prends-moi pour un con Bourzig.

— Le neuf.

Mais qu’avait donc vu Bourzig dans mon cartable pour qu’il réagisse de la sorte ??

Et bien tout simplement des os humains.
Un humérus, un cubitus, un radius.
En plastique bien sûr.
Dont Christophe m’avait demandé de réparer la liaison, et que je traînais dans mon cartable depuis quelques jours déjà, puisqu’étant bien incapable de réparer quoi que ce soit.
Mais je me gardais bien de préciser tout ça à mon Bourzig, car l’image d’un prof sanguinaire dépeçant ses victimes et baladant leurs os dans son attaché case ne pouvait qu’asseoir mon autorité.

Voilà, et puis ça t’apprendra Bourzig, pour le bedon.
Pasque bon, faut quand même pas exagérer, de quoi parle-t-on, d’un coussinet tout au plus.

L'amour enfin retrouvé chez les 6e4

Chez les 6e4, le printemps est aussi à l’ouvrage.

Et pour les garçons, c’est une épreuve bien difficile que celle de résister à l’appel de toutes les gracieuses de la classe, déclinées en robes et jupes colorées, trésors troublants se mouvant en d’exquises volutes, exposant leurs minuscules gambettes, aux extrémités délicatement engoncées dans de splendides espadrilles jaunes.

Ou vertes.

Oui, qui pourrait imaginer que dans ces chatoyantes babouches, espace détente de l’orteil fourbu, vit un monde de douceurs et de félicités, où la vie prend tout son sens et les sens toute leur vie ???

— Alors Bourzig ??? Une p’tite copine en ce moment ??
— Ben non… pis là, j’ai foot le soir…

Oui, il y a des priorités dans la vie, et c’est vrai que l’on n’a pas toujours les disponibilités pour s’occuper de ces dames, c’est regrettable mais c’est ainsi.

— Mais dis Bourzig, c’est le printemps, faut taquiner la gisquette, et Fanny ???
— Ouais bof… et pis Fanny, elle est amoureuse d’Houzi, des 6e7… alors les filles…

Des 6e7 ??? Mais c’est quoi ce bordel ??? Alors qu’on a tout ce qu’il faut en 6e4 ???

Sans plus attendre, je demandai confirmation de l’ignominie auprès de la joliette :
— Fanny, je viens d’apprendre pour Houzi, je ne te cache pas que je suis plutôt déçu, un 6e7… je te pensais plus ambitieuse…
— Oui mais il habite juste en dessous de chez moi, c’est plus pratique.

Plus pratique ?!?! Et l’amour bordel !!!!!

Ainsi donc Mata Hari s’était réincarnée en choupette et sévissait au cœur même des 6e4, convolant avec l’infamie : un élève standard de 6e7. Je ne savais pas cette dernière capable d’une telle forfaiture, et je dois avouer ma bien grande tristesse de voir ainsi notre Fanny refuser ses faveurs à mon équipe de bras cassés, préférant l’amour de proximité, que dis-je, de bas étage, à l’exotisme enivrant de la rue d’à coté, contrée où se reposaient après une journée de dur labeur, mes trois mousquetaires.

Je me devais de réagir et de rapatrier ces amours égarés, afin de maintenir l’homogénéité du groupe classe. Aussi je décidai d’incliner le cours des choses, je bottai donc le cul au destin :
— Houzi ??? Jacques Houzi ??? Des 6e7 ???
— Vi.
— Ah bon… c’est marrant… je croyais qu’il était avec Éva des 6e2 (tu suis lecteur ??)…
— Ah oui ???
— Oui mais bon, j’ai dû me tromper, y se faisaient des bisous au fond de la cour, mais c’était certainement amical, rien d’inquiétant donc, voilà…
— …

(Saches, cher lecteur, que ces méthodes me répugnent, mais tu me pardonnera cette vile crapulerie mais j’ai un blog à tenir, alors si les filles commencent à courir à droite à gauche, je fais comment moi ???)

Et j’ajoutai ceci :
— Quand on pense qu’un garçon comme Bourzig est célibataire… mais dans quel monde vit-on…

Alors Fanny, interloquée, ouvrit nerveusement sa trousse, et sorti le taille crayon, vestige de son amour passé, et mille souvenirs défilèrent devant ses yeux, ces si chers instants, quinze jours de nectar de bonheur. Puis, sans doute le cœur gros, elle regarda là-bas au loin, au fin fond de la classe, par delà les bons élèves, ce héros tant aimé, le sieur Bourzig, visiblement très occupé à ne rien faire, se balançant nonchalant sur sa chaise, avec cette tranquille assurance du redoublant qui sait qu’il ne peut pas tripler, et cette vision emporta la belle et sa décision.

Quant à moi, j’informai illico mon glandeur sur balançoire de cette nouvelle opportunité :
— Dis Bourzig, pour Fanny, c’est bon hein, tu peux attaquer, à fond.
— Ah bon ?? Ouais… j’vais voir… avant d’aller au foot…

Alors mon cœur s’emplit de joie de voir enfin ce couple reconstitué, tel un surimi d’amour, une offrande déposée en humble contribution aux féeries du printemps.

Et c’est en rejoignant ma voiture, que je vis à la sortie du collège, mon Bourzig achever de conquérir la belle, dessinant des myriades de figures avec son vélo, démarrant sur la roue arrière, puis virant en de majestueuses glissades, avant que de piler juste devant Fanny, laquelle hébétée, n’en pouvait plus d’amour d’autant de dérapages. Puis Bourzig, pour parapher son œuvre, démarra un sprint effréné afin d’afficher sa vitesse de pointe, ce qui finit de combler Fanny, une Fanny pantelante, au bord du chemin et de l’évanouissement, car mille fois reconnaissante de toutes ces ardentes déclarations, tandis qu’au loin là-bas, debout sur les pédales et au milieu des gaz d’échappement, s’évaporait le chevalier au biclou rouge.

Touche pas à mon 6e4 (2/2)

— Hé m’sieur !!!! On met du chewing-gum dans la serrure de leur casier !!!!
— Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !!!!
— Amina, tu me combles…
— M’sieur !! On leur dit plus les questions des contrôles qu’on a avec vous… heu…
— Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiis… heu…

Ah bon ??? Vous leur passez les questions des contrôles ??? Ah ben
j’savais pas ça, ah ben alors… mais ok, on le fait plus !!!!
— Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !!!!

Les idées fusaient, les suggestions pleuvaient, des flots de
perfidies submergèrent les bureaux, des torrents d’infamies emportèrent
chaises et cartables, des trombes de veuleries inondèrent la salle,
faisant flotter quelques cartouches d’encre vides… putain, faut que je
leur dise ça, les cartouches vides, À LA POUBELLE BORDEL !!!!!

Et d’une telle abondance de vilenies, je m’honorai avec une émotion contenue.

Et je me surpris à penser, qu’en fin de compte, mes 6e4 formaient une sacrée foutue bande de sagouins.

Mais une telle solidarité me rendit confiant quant à la transmission
des valeurs de notre république, et c’est la larme à l’œil, que je
donnai mon accord à leurs pertinentes suggestions.

Je contribuai humblement à leur vindicte en offrant à mes
sans-culottes, quelques chewing-gums à l’abricot que je conservais
précieusement pour ma récré, tant pis, pour machouillage intensif et
bourrage immédiat dans les serrures ad hoc.

Je ne suis pas du genre à donner mes chewing-gums comme ça, mais là, pour Benjie, je ne pouvais faire moins.

CONCLUSION 1 (c’est la plus chiante)
Évidemment, de tous ces
projets assassins, les 6e4 ne firent rien. Je vis à leur regard
complice, que sans même nous le dire, comme unis par une ferveur
œcuménique mâtinée de laïcité, nous avions fait en sorte que notre
Benjie rigole.
Mission accomplie.
Et c’est face à ces instants
emplis d’humanité, que je suis convaincu, cher lecteur, au plus profond
de mon être, que demain, le monde sera meilleur.
(chiant hein ???)

CONCLUSION 2 (celle-là j’aime bien)
Évidemment, les 6e4 ne firent
rien de tout ça, j’aurais été mal, et je vis à leur tête qu’ils avaient
bien pigé l’ironie du truc, et que le seul but de tout ce bordel,
c’était de ramener Benjie vers nous, avec une bonne poilade.
Ce qui fut fait.
Et
c’est face à ces instants emplis d’humanité, que je suis convaincu,
blablabla, cher lecteur, au plus profond blablabla, que demain,
blablabla, le monde sera meilleur.

Ou après demain.

En même temps, on n’est plus à un jour près.

CONCLUSION 3 (celle-là, j’adore)
— Bon, chers 6e4, je ne vous le
cache pas, je suis plutôt ému par vos réactions, alors j’ai quelques
Kit Kat là… si vous en voulez… en plus, les nouveaux, au chocolat
blanc, sont trop bons…
— Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !!!! Merci m’sieuuuuuur !!!!!!!!
— OUAIS BEN QUE DALLE !!! Ça vous apprendra à donner les questions des contrôles !!! Allez au boulot !!! Bande de gangsters !!!