
Figure-toi cher lecteur que ce matin, Bourzig m’en a raconté une bien bonne.
J’étais en train de lui passer une soufflante pour travail excessif, lui expliquant que le surmenage n’était pas une fatalité, que l’on pouvait lutter, qu’il en avait les moyens, mais aussi pour quelques grossièretés échappées de sa conversation avec Trapugne, grossièretés qui vinrent irradier mes lobes, chatouiller ma zone pavillonnaire, échauffer mes enclumes faisant rosir mes gracieuses pommettes, choqué que je fus par la petitesse de ses grossièretés.
Soufflante à laquelle il réagit, faisant part de la difficulté lors de conversations à bâtons rompus de contenir certains excès rhétoriques, de maîtriser l’emphase nécessaire à la vie du débat afin de rester dans un cadre légal, et enfin, de respecter les règles syntaxiques de base. J’abondai dans son sens et proposai, sans emphase ce coup-ci, une paire d’heures de colle, mais dans un style épuré, visant à l’essentiel, afin qu’il détaille par écrit son argumentation. Offre qu’il déclina, alors je m’inclinai.
Enfin bref, et pour faire court cher lecteur, il en branlait pas une et je lui ai mis une bonne chasse.
Allez, je reprends : j’étais en train de lui passer une soufflante pour travail excessif lorsque…
— Mais m’sieur, c’est normal qu’on dise des gros mots puisqu’on parlait de gros mots.
— Argument imparable. Alors si j’ai bien compris, si on parle de baffes, j’peux t’en coller une ????
— Non mais je racontais à Trapugne que mon père y nous amène toutes les semaines avec ma sœur à l’arbre aux gros mots…
— L’arbre aux gros mots ?? C’est quoi ça ???
— Ben pour pas qu’on dise des gros mots, mon père y veut qu’on les dise tous une fois par semaine à l’arbre aux gros mots, comme ça après on en dit plus.
— C’est pas bête ça, et ça marche ??
— Non.
— ?!?!
— Mais on rigole bien, et ma mère elle est pas d’accord, mais mon père y faisait pareil quand il était petit, et mon grand-père aussi et même avant aussi…
Ainsi dans la campagne environnante, des générations de Bourzig contribuaient à la déforestation par des méthodes sans contacts, innovant en la matière, titillaient l’équilibre écologique précaire en soumettant aux insanités les plus viles un arbre sans doute centenaire, dont le grand âge mériterait un peu plus de respect.
— Donc vous dites tous les gros mots que connaissez et après…
— Ben pas tous non plus, pasque mon père il est jamais très loin, et ma mère des fois elle est choquée et elle engueule mon père… hihihihihihihi…
— Et ça te fait rire ??
— Ben oui…
— Hé bien bravo…
— Et mon père y dit que comme ça, y voit notre progression.
— Et tu progresses ???
— Ben oui, et mon père y dit que si c’était le bac, je l’aurais déjà.
— Oh, avec mention j’suis sûr…
— Oui, et ma sœur progresse aussi, mais mon père il entend pas les gros mots de ma sœur, elle les dit doucement.
— Oui mais les filles c’est plus discret…
— Ah ben ça j’crois pas, en tout cas pas ma sœur…
— Allons allons, et c’est quoi comme arbre ??
— Heu… un mûrier je crois, mais là il est bien mort.
— Tu m’étonnes…
Ainsi Bourzig reconnaissait la maltraitance infligée à cet arbre centenaire et je n’osai imaginer les conséquences irréversibles pour les vers à soie, dont on peut estimer que sous l’influence de telles mutations génétiques ils n’en viennent à produire du nylon ou de la toile de jute. J’eus une pensée émue pour ce vieil auditeur des insultes les plus viles, faisant office de confessionnal rural, dont la vie s’était achevée en compost d’insanités mettant en péril la vie précieuse des cocons résidents.
C’est donc fort tristouille que ce soir venu, je rejoignis le logis d’Isabelle.
En effet, la joliesse m’avait invité pour une énième explication/réconciliation/résolution/engueulade, afin selon elle, de me dire mes « quatre vérités ». Expression que je trouvai très en dessous de la réalité puisque c’est au moins une trentaine de vérités qu’elle me révéla, dont une dizaine que je niai farouchement étant clairement de la pure diffamation, une douzaine dont je concédai qu’elles mériteraient d’être débattues, sans tabou c’est vrai, les soixante dernières étant, je le confessai, véridiques, puisque portées à ma connaissance par la quasi totalité de mes ex (la totalité en fait) et qu’une telle convergence de témoignages convaincrait n’importe quel jury d’assise.
Mais crois-moi cher lecteur, je fus fort marri d’autant de vilénies portées à mon discrédit.
Une fois passé le grain, je m’enquis de savoir si l’accès à ses charmes m’était maintenu. En effet, Madame paradait en short devant moi, le chemisier largement échancré dont je vis bien malgré moi ce qu’il cachait (bonne mère !!!) lorsqu’elle se pencha pour arroser son ficus. Pauvre de moi !! J’étais fait comme un rat, prêt à signer tous les aveux si à ses atours je pouvais accéder. Mais hélas, me toisant, ayant deviné mes rêves secrets, elle m’adressa un « ne rêve pas trop mon canard » qui déstabilisa à la marge mon aisance naturelle.
Aussi, lorsqu’elle regagna la cuisine afin de compléter son arrosoir, j’observai d’un œil vengeur ce haut ficus dont elle était si fière, et par pure méchanceté, repensant à l’anecdote de Bourzig, je me mis à l’ouvrage.