
Une des choses que j’apprécie avec mes 6e4, comme avec toutes les 6e d’ailleurs, c’est leur motivation.
Pour en mesurer le niveau, il me suffit de leur poser une question, car dès cet instant, l’horizon disparaît derrière une haie de bras pointant le zénith. C’est leur volonté farouche de répondre à mes questions. Et comme évidemment je ne peux interroger chacun, ils se livrent à une sorte de petit jeu qui consiste à attirer mon attention, à tout prix, voire n’importe quel prix, afin que je leur octroie le bonheur indicible, la faveur des faveurs, de répondre à mon questionnement.
Ben oui, pasque bon, quand le prof y pose une question et que tu sais la réponse, ben tu veux la donner, c’est normal. Mais c’est pas aussi simple, pasque t’es pas tout seul à vouloir la donner, alors faut lui montrer au prof que non seulement tu la sais la réponse, mais qu’en plus, il doit te choisir parmi tous les autres, toi compris, si j’peux dire.
Et pour te faire remarquer, heureusement, la nature est bien faite, t’as le levage de bras avant d’parler.
Bon, le levage de bras avant d’parler, c’est assez technique, mais je vais essayer de faire simple, pasque ça peut toujours servir, notamment à vous mesdames, lorsque vous souhaitez attirer l’attention de vos compagnons. Mais bon, je ne garantis rien, et pis doit y avoir d’autres trucs, enfin, je suppose.
Bon déjà, faut être à l’affût de la question que tu sais la réponse, mais dès qu’elle arrive, et que la réponse est dans ta tête, ben tu la choppes, et tu l’envoies direct dans ta bouche, mais tu la retiens par les bretelles, pasque faut pas la dire sans prévenir, c’est malpoli. Alors pour avertir, tu donnes un bon coup de klaxon, mais comme t’as pas de klaxon, ben à la place, tu lèves ton bras, à fond, pour être prem’s, et pis tu le tends bien, en tirant fort vers le haut, jusqu’à ce que ton épaule elle soit un peu déboîtée, mais pas trop, juste un peu, comme ça, zou, deux cm de gagné. Et la main, bien au bout du bras, mais vraiment au bout, et méga tendue la main. Un p’tit truc, n’oublie surtout pas de mettre l’autre main juste sous l’aisselle du bras levé, pour aider à tenir, pasque bon, ça fait son poids quand même. Et pis pour finir, pense bien à tendre l’index aussi, bien à fond, supra raide l’index, et bien dans le prolongement du bras et de la main, comme ça, si t’as tout bien fait, normalement, ton bras, y fait au moins deux mètres.
J’te jure.
Si le prof t’a pas vu, tu parles d’un bigleux çui-là, tu peux augmenter encore tes chances, très simplement. Comme ça, sans en avoir l’air, malgré que t’as pas le droit, tu lèves un peu les fesses de ta chaise, hé, mine de rien, tu gagnes cinq cm, ça peut faire la différence, pasque le prof, il interroge que les bras les plus hauts, les autres, y s’en fout.
Une autre astuce : si des fois, comme souvent, t’as pas la réponse, tu lèves quand même, comme ça y croira que tu sais, et si par malheur y t’interroge, tu dis :
— Ah ben non, j’croyais … heu… mais c’est pas ça…
Tu t’en fous, l’important c’est d’être interrogé, si on s’arrête sur les détails maintenant.
Reprenons.
Là, t’es au taquet au niveau de la hauteur du bras, tu peux pas plus, et qu’est-ce que tu constates ??? Que le prof y te regarde même pas, putain fait chier çui-là, t’es à deux doigts de changer le néon, et l’autre y t’voit même pas !!!
Alors heureusement, y t’reste les combines.
Toujours le bras tendu vers Saturne, tu regardes le prof à fond, en écarquillant bien les yeux, tout en clignant des cils, très vite, que ça fasse un peu comme un gyrophare quoi, pasque le prof, les gyrophares, ça attire bien son attention, et en général, ça marche. Bon, pas là, mais tu t’en fous, pasqu’ensuite, y t’reste ton joker, ta langue, pasque tu la sors. Pas trop, juste un peu, mais quand même, pour bien montrer que t’es impliqué à fond dans le truc, et en plus, tu fais une bonne vieille grimace, pour dire ta souffrance, ton agonie, que t’en baves quoi, faut que tu fasses pitié en fait, pasque putain, tu veux la donner cette réponse bordel !! Et avec ça, franchement, s’y t’interroge pas l’autre, c’est à te dégoûter d’apprendre tes leçons, et du coup, t’iras tout répéter à ton père qu’est gendarme.
Et avec tout ça, tu crois qu’y t’a vu l’autre ???
MÊME PAS !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Alors tu tentes ton va-tout, tant pis, tu jettes tout dans la bataille, et tu joins la parole au geste et tu te lâches :
— HÉÉÉÉ M’SIEUR !!! M’SIEUUUR !!!!! MOI M’SIEUR !!! NOOOON (pas lui) !! MOIIII !!!! M’SIEUR !!!
Un peu comme si tu criais au secours, mais pas trop fort quand même, pasqu’y pourrait gueuler l’autre.
Pis des fois même, tu dis :
— M’DAME !! M’DAAAAAME !! Heu… pardon… m’sieur j’voulais dire…
Ben oui, pasque t’as beaucoup de profs filles, alors des fois, tu t’embrouilles un peu, alors le prof y te taquine en disant que pourtant y met pas de jupe, alors ton visage il a un peu honte en rouge clair, et tu baisses ton bras pasque bon, autant tu voulais qu’il te voit bien, autant là, t’aimerais plutôt qu’y regarde ailleurs.
Et là, tu t’y attends pas, et il te regarde et il fait :
— Alors ??? Les matériaux ???
— Ben les matériaux ça sert à fabriquer des choses… des objets techniques !!! Même…
— Très bien !!!
Alors t’es tout bien content, c’est vrai, ça te fait un peu comme un vingt sur vingt, sauf que tu l’as pas, ben ouais, mais t’es bien fier quand même, et avec ça j’te jure, t’as gagné ta journée.
En fait, t’es une star.
Bon, les questions d’après, tu te reposes un peu, pasque bon, t’as un bras plus long que l’autre du coup, alors faut le temps qu’il reprenne sa taille, et tu peux glander un peu.
Pis le cours continue, et là, d’un coup, la méga tuile, le prof y t’interroge alors qu’t’as même pas levé la main !!! C’est quoi ce bordel ?!?!? Hé, depuis quand on interroge quand t’as pas levé ??. Pourtant c’est pas compliqué, quand on lève pas, t’interroge pas, putain, c’est pas sorcier merde, hé, les profs, faut tout vous expliquer ou quoi ?!?!
Alors comme t’es surpris, ben tu improvises, mais alors, complètement :
— Ben heu…
Oui, fais bien traîner le « heu », ça occupe le terrain, mais prends quand même l’air de réfléchir, ça coûte rien, et on sait jamais, y pensera peut-être que tu fais des recherches dans ta tête :
— Attendez m’sieur… heu… je cherche…
— Oui, tu veux une lampe de poche ???
Oui, bon là, il fait son drôle, mais comme c’est pas l’mauvais bougre, au bout d’un moment, il te laisse chercher peinard, et il interroge un autre.
Alors bien sûr, t’es un peu déçu, c’est vrai quoi, gaulé, ça te fait un peu comme un zéro sur vingt, sauf que tu l’as pas, et c’est pas plus mal, mais tu restes un peu bête quand même.
Voilà, et c’est ainsi à chaque fois, toute question provoque une levée de bras chez mes 6e4.
Mais je dois te faire une confidence cher lecteur, leur propension à lever leur bras à tout bout de champ, vu qu’ils adorent ça, a fini par installer dans la classe une ambiance malsaine. Car lorsque ma série de questions est achevée, je sens bien qu’ils ne veulent pas en rester là, qu’ils veulent encore jouer. Alors ils reprennent leurs activités, bien sûr, mais en me surveillant du coin de l’œil, veillant au grain, comme tapis dans l’ombre, à l’affût de la moindre forme interrogative, ou assimilée comme telle, qui serait pour eux l’occasion de hisser immédiatement leur étendard à doigts. Et je le sens bien cher lecteur, lorsque je rejoins le tableau, qu’ils m’épient, que la tension est palpable, que si j’ai le malheur de prononcer une quelconque question, ils vont recommencer à faire ces trucs avec leurs yeux, leurs bras, et leurs langues aussi.
Et des fois, j’ai peur.
C’est donc avec la plus grande prudence, et tu le comprendras cher lecteur, prenant soin d’éviter toute forme interrogative, que je reprends mon cours :
— Bon, reprenons, alors… heu… ben, elle est où ma craie…
Et merde.